La mort ou la gloire : la rude éducation spartiate

Si vous avez vu le film 300, mettant en scène les vaillants soldats du roi Léonidas, vous savez sûrement que Sparte est une vraie cité militaire qui, pendant que la littérature et les arts sont étudiés à Athènes, s’intéresse majoritairement à l’enseignement des arts martiaux. À partir du VIe siècle av. J.-C. apparaît en effet dans cette cité le développement d’une éducation militaire stricte, capable de créer de véritables machines de guerre !

Pour commencer, la santé et le physique du nouveau-né sont étudiés de près. S’il est considéré comme fort et robuste, alors le bébé peut vivre et être élevé dans une maison spécialement conçue pour cela. Si ce n’est pas le cas, il est alors jeté dans le gouffre sur le flanc du mont Taygète. Mais ce n’est pas tout: les femmes éprouvent également leur résistance en les lavant avec du vin, cette boisson pouvant donner des convulsions aux nouveau-nés, contrairement à l’eau. Des maladies, telle que l’épilepsie, peuvent alors se déclarer au contact du vin et, ainsi, exposer leur faiblesse aux yeux de tous. Les bébés atteints de pathologie sont alors éliminés, car jugés inaptes à servir correctement la cité…

Jean-Pierre Saint-Ours, Le choix des enfants à Sparte, 1785-1786, Neue Pinakothek, Munich

En effet, la pratique éducative de cette cité est avant tout paramilitaire et morale, mettant en avant l’idéal patriotique et le dévouement à l’état jusqu’au sacrifice. Ce système justifie un régime de vie dur imposé par l’éducateur aux enfants à partir de 14 ans.

Jeune homme avec une lance, sur une coupe d’Onésimos, époque archaïque, Staatliche Antikensammlungen, Munich.

L’éducation collective est fondée sur la formation du futur hoplite (c’est-à-dire du soldat d’infanterie). L’enseignement dure treize ans et est composé de trois cycles. Dans un premier temps, les enfants de 7 et 8 ans, que l’on appelle paides, apprennent jusqu’à leur 11 ans le calcul et les lettres, afin de devenir de parfaits citoyens. A partir de 14 ans, les adolescents, nommés paidiskoi, se penchent sur les exercices physiques, l’endurance et le maniement des armes. Enfin, de 16 à 20 ans, ils sont désignés sous le nom d’hébontes et font leur éphébie, c’est-à-dire leur service militaire.

Si les jeunes hommes tentent de déroger à leurs exercices par quelque moyen, ils sont immédiatement victimes de déshonneur et de mépris, non seulement de la part de leur famille, mais aussi de l’ensemble des citoyens. Ainsi l’explique Xénophon, historien au IVe siècle avant notre ère :

« À tous ceux qui se déroberaient à ces tâches, il (Lycurgue, un législateur de Sparte) a infligé comme châtiment de ne jamais obtenir par la suite aucun honneur, si bien que, non seulement les représentants de la collectivité publique auprès d’eux, mais ceux aussi qui s’inquiètent de chacun, veillent à ce que, par lâcheté devant le devoir, ils n’arrivent à être entièrement méprisés dans la cité ».

Il paraît que faire face à l’adversité et au danger les rendrait vertueux et dignes de la cité. Quelques exemples pour le moins surprenants peuvent en témoigner. Attention, je vous préviens: âmes sensibles s’abstenir !

L’exercice de la cryptie

Les exercices initiatiques à Sparte ont de quoi surprendre nos oreilles délicates. La première qui me vient à l’esprit est l’exercice de la cryptie. Agés de 20 à 30 ans, les jeunes hommes doivent se cacher (d’où le terme « cryptie » dont l’étymologie signifie « caché ») et disparaître toute la journée, dans les hauteurs des montagnes enneigées où ils vivent le temps de l’exercice, munis simplement d’un poignard et de quelques vivres rudimentaires.

Une fois la nuit arrivée, ils partent à la recherche d’hilotes, c’est-à-dire des exclaves de la cité. Avant d’aller plus loin dans notre récit, une petite description des rudes conditions de vie de ces hilotes s’impose. La vie de ces esclaves est en effet bien difficile, comme le rapporte Plutarque, un philosophe de la Rome antique :

En tout temps, on les traitait rudement et méchamment ; On les forçait à boire beaucoup de vin pur et on les introduisait aux syssities (c’est-à-dire aux repas en communs) pour faire voir aux jeunes gens ce que c’était que l’ivresse. On leur faisait chanter des chansons et danser des danses vulgaires et grotesques, en leur interdisant celles des hommes libres.

Plutarque, Lycurgue, 28, 8-10.
Fernand Sabatté, Un Spartiate montre à ses fils un ilote ivre, 1900, Beaux-Arts de Paris.

Les faire danser et chanter sous l’emprise de l’alcool est certes humiliant mais représente un moindre mal comparé au rôle qu’ils sont censés tenir dans le jeu de la Cryptie. L’objectif de l’exercice est simple: errer la journée et égorger des hilotes la nuit. Ces derniers sont cependant choisis avec soin. En effet, les hilotes visés doivent être les meilleurs de cette catégorie sociale.

Appelés kryptoi, les jeunes Spartiates confrontés à cet exercice militaire sont quant à eux des fantassins d’élite, les meilleurs de la cité. Sont d’ailleurs sélectionnés « ceux qui passaient pour avoir le plus d’intelligence ». Ils sont supposés attaquer de manière organisée, la nuit, afin d’éviter tout geste de riposte, et utiliser la ruse pour bondir sur leurs proies.

Cet exercice, pour le moins singulier, correspond ainsi à un rite initiatique permettant aux kryptoi de faire leur preuve en assurant l’ordre social de la cité à laquelle ils vont être intégrés à leur retour.

Luigi Mussini, L’éducation à Sparte, XIXe siècle, Musée des Augustins

Le vol de fromage ou la flagellation

Le deuxième exemple est tout aussi stupéfiant : il s’agit d’un exercice pour le moins original qui consiste à voler du fromage à l’autel de la déesse Orthia (plus tard assimilée à Artémis). Dans le cadre de cet exercice, qui célèbre le passage des adolescents à l’âge adulte, deux groupes de jeunes hommes totalement nus s’affrontent brutalement dans un combat sans merci. Certains vont jusqu’à jeter des membres de l’équipe adverse dans un cours d’eau! Pour voler le fromage, les participants doivent donc faire preuve d’endurance et d’agilité, chose qui n’est pas aisée lorsque l’on doit traverser une pluie de fouets. Comme l’explique à nouveau Xénophon, le premier groupe tente en effet de dérober le fromage, tandis que l’équipe ennemi essaye de les en empêcher en les fouettant avec force.

Malgré le sang coulant sur l’autel, les concurrents, fiers et déterminés, sont invités à redoubler d’efforts et sont menacés s’ils montrent le moindre signe de faiblesse. Pour résumer leur pensée, mieux vaut mourir dignement que de vivre faiblement. En tout cas, c’est bien la seule cité où être un bon voleur peut apporter gloire et renommée !

Le phouaxir : Spartiate versus Renard

Le troisième exemple, qui me glace le sang à chaque fois que j’y songe, est un exercice qui consiste à cacher un renard sous son manteau et à le ramener ensuite au maître. Inutile de vous préciser que le renard est bien sûr vivant (sinon ce ne serait pas drôle). Bien qu’il arrive que le renard dévore le ventre de celui qui le porte, les enfants préfèrent encore une fois mourir que de se plaindre, comme le raconte Plutarque :

« Les enfants qui volent se préoccupent tellement de n’être pas pris que l’un d’eux, qui avait dérobé un renardeau et le tenait caché sous son manteau, laissa, dit-on, la bête lui déchirer l’estomac avec ses griffes et ses dents, et, pour n’être pas découvert, soutint la douleur jusqu’à en mourir ».

Le succès de cet exercice permettrait ainsi aux Spartiates de quitter l’enfance pour rejoindre l’âge adulte.

Eh oui, ça ne rigole pas à l’école de Sparte…

Edgar Degas, Jeunes Spartiates s’exerçant à la lutte, vers 1860, National Gallery, Londres.

S’il s’agit d’exercices pour les hommes, les jeunes filles suivent également une éducation obligatoire avec du chant, de la musique, de la danse mais aussi beaucoup de sport qu’elles pratiquent en jupe. Elles doivent en effet être sportives et musclées afin de devenir plus tard des mères en bonne santé, capables de procréer de futurs robustes Spartiates. Il s’agit également de les former elles-mêmes au combat.

Jean-Jacques François Le Barbier, Courage des femmes de Sparte se défendant contre des Messéniens, XVIIIe siècle, Musée du Louvre, RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux

Enfin, nous ne pouvons nous pencher sur le système éducatif spartiate sans faire cas de la pédérastie. Il s’agit d’une pratique complémentaire de l’éducation en vigueur dans l’ensemble des cités grecques, comme le souligne Xénophon :

« Il me faut bien parler ici de la pédérastie car cela importe à l’éducation ».

Cette pratique éducative consiste à l’encadrement d’un jeune garçon par un aîné, entrainant un lien d’ordre amoureux et sexuel. La pédérastie marque un rite initiatique permettant au jeune homme, au moins âgé de 12 ans, d’entrer dans le corps citoyen. Il s’agit d’une méthode pédagogique très fructueuse à l’époque car le jeune apprend à vénérer l’aîné qui l’encadre, ce qui lui apprend également à vénérer le chef de la cité. En outre, l’armée sera d’autant plus forte qu’elle est composée de pairs d’amants capables de défendre leur partenaire et de se sacrifier pour eux. De ce fait, selon les mots de Platon dans Le Banquet, « cet amour est éducateur par essence ».

Eraste et Eromène, exemple de la pédérastie sur une coupe, Ve siècle av. J.-C., Musée du Louvre.
 

L’éducation spartiate a ainsi pour principe d’entraîner les jeunes enfants à se sacrifier pour le bien de la cité. Ce dévouement, allant parfois jusqu’au sacrifice, est enseigné au moyen de rites initiatiques aussi endurants qu’éprouvants. L’organisation de cette cité sera d’ailleurs érigée en modèle à de nombreuses reprises, que ce soit dans l’Antiquité, avec notamment le Romain Caton le Jeune, ou à l’époque moderne avec le philosophe Rousseau qui voit en elle une cité juste et équitable.

Pour ma part, je suis bien heureuse que ce genre de pratiques soit aboli et que le fromage nous soit accessible sans devoir affronter une pluie de fouets !


Sources:

Annalisa Paradiso, « Le corps Spartiate », Communications, 61, 1996. Natures extrêmes, sous la direction de Jacques Cloarec, pp. 113-124.

Jean Ducat, « Le mépris des Hilotes », Annales. Economies, sociétés, civilisations. 29ᵉ année, N. 6, 1974. pp. 1451-1464.

Jean Ducat, « L’enfant Spartiate et le renardeau », Revue des Études Grecques, tome 117, 2004, pp. 125-140.

Nicolas Richer, Sparte. Cité des arts, des armes et des lois, Perrin, Paris, 2018.

Pierre Bonnechere, « Orthia et la flagellation des éphèbes spartiates. Un souvenir chimérique de sacrifice humains », Kernos, 1993.

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