Aux origines de Roméo et Juliette: le mythe de Pyrame et Thisbé

En l’honneur de la Saint Valentin, remontons aux origines de la tragédie de Roméo et Juliette, écrite par William Shakespeare et publiée en 1597 sous le règne d’Elisabeth Ière. Mais avant, rafraîchissons-nous la mémoire avec un bref résumé de la romance shakespearienne.

Ford Madox Brown,Roméo et Juliette, 1870

Sous la plume de William Shakespeare, l’histoire de Roméo et Juliette représente sans conteste l’archétype de l’amour impossible. Le poète anglais unit ces deux protagonistes par une passion brûlante que ne peut éteindre la lutte entre leurs familles respectives, les fameux Capulets et Montaigus. Les choses se compliquent cependant pour le couple lorsque Roméo est banni après avoir tué le cousin de Juliette et que celle-ci est obligée par son père à se marier à un autre homme. Face à l’adversité, la jeune fille va donc mettre au point un stratagème afin de pouvoir vivre pleinement son amour avec celui à qui appartient réellement son cœur…

Sur le conseil de Frère Laurent, elle décide de boire une potion qui la fera passer pour morte aux yeux de tous, excepté pour Roméo qui doit être mis au courant du plan. Hélas, la peste sévissant dans la ville empêche la lettre du Frère Laurent de lui parvenir. Ainsi est-il persuadé de la mort de sa bien-aimée lorsqu’il se rend au tombeau où elle fut conduite. Pris de désespoir, Roméo, qui préfère rejoindre sa douce dans l’au-delà que de vivre sans elle, ingurgite à son tour du poison. Lorsque Juliette découvre son corps inerte à son réveil, elle saisit le poignard de Roméo et, avec, se transperce le corps.

Paul Delaroche, Juliette se réveillant près de Roméo, XIXe siècle

Si l’on doit à Shakespeare l’histoire la plus achevée de Roméo à Juliette, il est cependant loin d’en être l’auteur.

Vers 1530, le roman Historia novellamente ritrovata di due nobili amanti de Luigi da Porto est publié à titre posthume (Luigi da Porto étant mort en 1529). Né en 1485 à Vicence, Da Porto est un soldat et écrivain tombé fou amoureux de sa cousine Lucina Sarvognana en 1511. Leurs familles sont cependant hostiles à l’éclosion d’un tel amour, si bien qu’il se retire dans sa villa Montorso Vicentino, près de Vicence, triste et épuisé par la vie. C’est dans de telles conditions que naît l’histoire de Roméo et Juliette, directement inspirée de sa propre romance impossible. Il dédie d’ailleurs cette oeuvre à l’élue de son coeur, Lucina, qui dut s’unir à un autre homme. L’auteur situe déjà l’histoire dans la cité de Véronne et donne à ses personnages principaux les noms de Romeus et Giulietta.

Dix-neuf ans plus tard, l’histoire d’amour de ces deux tourtereaux est reprise par Mathieu Bandello, évêque d’Agen, qui se contentera d’étoffer le récit en respectant l’intrigue de Da Porto. En s’appuyant sur cette version, le Français Boistuau traduit dans sa langue la romance de Roméo et Juliette, permettant ainsi à ce récit de faire son entrée dans le royaume de France. De cette traduction française naissent par la suite deux premières versions anglaises: Arthur Brooke traduit en effet cette histoire dans sa langue, en vers, vers 1562. Nous retrouvons également l’intrigue des amants de Véronne sept ans plus tard dans le second volume du Palais de plaisir (Palace of pleasure) dans lequel l’auteur, Painter, donne une traduction, cette fois en prose, de la version française.

Nombreux sont ainsi les écrivains qui ajoutèrent leur pierre à l’édifice avant Shakespeare. Ajoutons que les noms deux familles rivales sont extraits de la Divine Comédie de Dante qui, au chant VI du Purgatoire, évoque la lutte entre les « Montaigu », déjà situés à Vérone, et les « Capuleti ».

Si cette histoire semble avoir vu le jour au XVIe siècle, l’intrigue trouve cependant ses origines dans l’Antiquité, dans le quatrième livre des Métamorphoses d’Ovide pour être précise. Dans cette oeuvre, que nous avons tous étudiée au moins une fois au collège ou au lycée, le poète latin nous raconte en effet l’histoire de Pyrame et Thisbé dont l’intrigue est étrangement proche de celle des amoureux shakespeariens…

Franck Bernard Dicksee, Roméo et Juliette, 1884, Southampton City art Gallery

Il était une fois, à Babylone, deux jeunes amants fortement épris l’un de l’autre. Face à l’opposition de leurs pères, Pyrame et Thisbé, qui avaient grandi ensemble dans des maisons avoisinantes, n’avaient d’autres moyens pour communiquer que d’échanger à travers la fente du mur qui séparait leurs demeures. Vous conviendrez cependant que cette situation n’est pas idéale pour vivre pleinement leur amour…

John William Waterhouse, Thisbé, 1909, collection privée

Ils décidèrent alors de s’enfuir, ensemble, dans un endroit qui saura les unir éternellement. Les deux amoureux se fixèrent ainsi un rendez-vous sous un grand mûrier, en pleine campagne.

(…) Pour ne pas s’égarer dans l’immensité de la campagne,
ils se rencontreront près du bûcher de Ninus et se cacheront à l’ombre d’un arbre. Il y avait là un arbre chargé de fruits abondants, blancs comme neige, un haut mûrier, proche d’une source fraîche.

Ovide, Métamorphoses (Traduction de A.-M. Boxus et J. Poucet)

La nuit devant sceller leur destin, Thisbé, « la plus exquise des jeunes filles que comptait l’Orient », arriva la première au lieu-dit. A la lueur du clair de lune, elle aperçut près d’elle une lionne qui, ayant terminé son dernier repas, avait la gueule pleine de sang. Surprise, Thisbé s’enfuit à toute vitesse se réfugier dans une grotte. Dans sa hâte pour s’extraire de la vue de l’animal, elle perdit le voile qui avait servi à dissimuler son visage en quittant sa maison.

Lorsque Pyrame arriva à son tour au lieu du rendez-vous, nulle femme l’attendait près de l’arbre aux fruits blancs comme neige. Seul son voile, humide du sang laissé par la lionne, reposait au sol. Apercevant le vêtement qu’il reconnut aussitôt, le jeune homme fut soudain pris d’une profonde et amère tristesse.

« La même nuit perdra deux êtres qui s’aiment ; de nous deux, elle était la plus digne d’avoir une longue vie,

Je suis coupable. C’est moi, pitoyable ami, qui t’ai perdue,

Qui t’ai demandé de venir la nuit en un lieu qui fait peur,

Et je ne suis pas arrivé le premier. Déchirez mon corps et, de vos féroces morsures, dévorez les chairs du criminel que je suis,

ô lions, vous tous qui habitez au pied de ce rocher !

Mais c’est le fait d’un être timoré de souhaiter la mort ».

Ovide, Métamorphoses (Traduction de A.-M. Boxus et J. Poucet)

Ainsi exprima-t-il son chagrin, avant d’ajouter, épée à la main : «Maintenant reçois aussi le sang que je vais verser ! ».

Sur ces tristes paroles, Pyrame s’enfonça l’arme qu’il tenait à la ceinture dans son corps et le retira aussitôt, aspergeant de son sang les fruits blancs comme neige devenus sombres comme la mort.

Pyrame et Thisbé, leurs malheurs dans leurs amours, entre 1833 et 1842, Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée
© RMN-Grand Palais (MuCEM) / Jean-Gilles Berizzi

Lorsque Thisbé revint sur ses pas, elle découvrit avec stupeur le corps inanimé de son amant, près de son voile ensanglanté. Ainsi comprit-elle quel terrible drame avait eu lieu sous cet arbre et, avant de s’ôter elle-même la vie de l’épée qui l’avait privée de son amour, poussa un dernier cri de douleur :

Et toi, ô arbre qui couvre un seul misérable cadavre

De tes branches, bientôt tu en abriteras deux ;

Conserve les marques de cette mort et porte toujours des fruits sombres,

Harmonisés aux chagrins, témoignages d’un double trépas ».

Ovide, Métamorphoses (Traduction de A.-M. Boxus et J. Poucet)
Thomas Willeboirts, Pyrame et Thisbé, BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Roland Handrick

Ainsi moururent côte à côte les amants maudits d’Ovide qui, par leur histoire qui émurent les dieux et leurs pères, reposèrent ensemble dans une seule et même urne.

S’ils ne purent s’unir sur terre, au moins y parvinrent-ils au ciel…


Légende d’en-tête: Gautherot Claude, Pyrame et Thisbé, XVIIIe siècle, Musée municipal de Melun, © RMN-Grand Palais / Georges Poncet


Sources:

E. J. Decluse, Romeo et Juliette: nouvelle de Luigi da Porto, Paris, Sautelet et Compagnie, 1827

Luigi Da Porto, Roméo et Juliette, Libretto, 2018.

Ovide, Métamorphoses, Livre IV, Traduction et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2006

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