Les suffragettes : vers le droit de vote des femmes en Angleterre

Vous souvenez vous du film Mary Poppins que l’on a tous regardé au moins une fois dans notre enfance ? L’approche de Noël m’a donné envie de le regarder à nouveau et de me replonger dans l’Angleterre des années 1910. Avec mes yeux d’adulte, j’eus comme l’impression de découvrir les perspectives politiques sous-jacentes au film pour la première fois. La mère des deux jeunes bambins dont s’occupe Miss Poppins est une suffragette, un détail qui avait en effet échappé à mon esprit enfantin. De là m’est venue une idée : faire des recherches sur les suffragettes britanniques.

Capture tirée du film Mary Poppins, 1964, Disney

En 1928, l’Angleterre accorde aux femmes le droit de vote à partir de 21 ans. Pour obtenir ce droit, que les hommes ont pour la plupart depuis les Reform Acts de 1832 et de 1867, les Anglaises se sont livrées à un combat de longue haleine. C’est ce combat, le combat de celles que l’histoire retint sous le nom de « suffragettes », que j’aimerais vous raconter aujourd’hui.

La genèse du mouvement

Retour sur les années 1870, période où le parlement britannique affirme que l’accès de la femme au droit de vote entraînerait sa masculinisation, créant ainsi des monstres « répugnant que l’on voyait poindre à l’horizon : la femme-homme ». A l’époque victorienne, les femmes sont en effet considérées comme des mineures. Les réclamations féministes qui voient le jour dans la seconde moitié du XIXe siècle prennent ainsi ancrage dans un contexte où l’on pense que l’accès des femmes au droit de vote (comme celui de faire de la bicyclette ou d’obtenir un diplôme à Oxford ou Cambridge) engendrerait une altération du fonctionnement de la société britannique. Certaines voix affirment même qu’il est dans l’intérêt des femmes, que la sphère médicale considère comme une malade constamment en souffrance à cause, entre autres, des menstrues, de l’allaitement et de la grossesse, d’être mises au banc de la vie politique du pays.

Le mouvement des apôtres du féminisme est toutefois en marche. Une figure à retenir dans les années 1860-1870 est celle de John Stuart Mill, un élu au parlement. En 1867, alors qu’un projet de réforme électorale visant à donner le droit de vote à tous les hommes est en cours, Mill présente une pétition avec 1 500 signatures pour que ce droit s’étende également aux femmes instruites. Mettant en exergue le fait que les femmes doivent se plier aux lois, il affirme qu’il est légitime qu’elles aient leur mot à dire quant à leur promulgation. Bien que cette tentative se solde finalement par un échec, ses ouvrages Considerations on Representative Government (Le Gouvernement représentatif) et Subjection of Women (La Sujétion des femmes), parus respectivement en 1867 et 1869, ont ouvert la voie au combat des suffragettes. En 1869, les femmes obtiennent le droit de vote au niveau local. Belle avancée, mais ce n’est pas suffisant. Après la mort de Mill en 1873, ses écrits continueront à alimenter le débat et serviront de support à la cause féministe.

Mais comme le disent les Anglais, actions speak louder than words. Il est temps pour les féministes de passer à l’action. En 1897 est fondée la National Union of Women Suffrage Societies (l’Union nationale des sociétés pour le vote des femmes). La responsable ? C’est Millicent Fawcett. Elle dirige cette organisation en utilisant des moyens légaux et pacifiques, en tentant par exemple d’introduire des projets de loi au parlement et en organisant des événements dont le but est de sensibiliser la population à la cause féministe. Vers 1914, son organisation compte 100 000 membres. Avec le soutien de son mari Henry Fawcett, professeur d’économie politique à Cambridge, Millicent est d’ailleurs à l’origine de la fondation du Newnham College à Cambridge quelques années plus tôt, un des premiers collèges universitaires anglais réservés aux femmes.

Mais le terme de « suffragette » n’apparaît réellement qu’en 1906 : il désigne les femmes au sein d’une organisation suffragiste militante et fait ainsi la différence avec le « suffragiste ». Celui-ci représente toute personne, hommes et femmes confondus, défendant le droit de vote des femmes, indépendamment de toute organisation militantiste. On attribue généralement le nom de « suffragette » aux membres de la Women’s Social and Political Union (l’Union politique et sociale des femmes), fondée par Emmeline Pankhurst en 1903. Ce mouvement devance celui de Millicent Fawcett et devient le mouvement leader des suffragettes.

« Nous sommes des êtres humains au même titre que vous. […] nos cœurs aussi s’enflamment quand nous lisons les grandes devises qui célèbrent la liberté dans notre pays ; quand nous nous rendons en France et lisons les mots liberté, égalité, fraternité, ne croyez-vous pas que nous apprécions le sens de ces mots ? »

—Emmeline Pankhurst

Des suffragettes pacifistes aux suffragettes « terroristes »

Sous ces belles et douces paroles se cache une âme déterminée, prête à tout pour obtenir les droits dus à la gente féminine. Contrairement à Millicent, Emmeline, avec ses filles Christabel, Adela et Sylvia ainsi qu’un groupe de femmes britanniques, soutient que la violence est la seule méthode pour convaincre l’opinion publique et, surtout, le parlement. De l’incendie d’institutions liées au pouvoir masculin au jet de poudre à éternuer ou de sacs de farine sur des politiciens, en passant par des lacérations de tableaux dans des musées, il faut dire que les suffragettes ne manquent pas d’imagination ni d’audace. Elles placent également des bombes dans plusieurs lieux emblématiques de la capitale, à l’instar de l’abbaye de Westminster, de la National Gallery, de la cathédrale Saint-Paul ou encore de la banque d’Angleterre. Elles vont même jusqu’à commettre un attentat à la bombe au domicile du Premier ministre David Lloyd George en 1913. La même année, le suicide d’Emily Davidson, qui se jette sous le cheval du roi Georges V durant la course du Derby d’Epsom, choque la population. L’utilisation de tels procédés leur valent d’être considérées aujourd’hui par certains historiens comme des terroristes.

Mai 1914, près du palais de Buckingham: alors qu’elle souhaitait présenter une pétition au roi George V, Emmeline Pankhurst est arrêtée par la police.

Ces tentatives audacieuses de se faire entendre engendrent un nombre croissant d’arrestations de suffragettes au début du XXe siècle, ce qui ne manque pas de toucher l’opinion publique, de plus en plus partisane de la cause féministe. Après avoir été emprisonnée en 1908, Emmeline Pankhurst retourne en prison en 1912. Là-bas, elle emploie une méthode tout à fait nouvelle : la grève de la faim. Il faut dire que cette méthode est des plus efficaces! En effet, les suffragettes prisonnières qui refusent de se nourire doivent être libérées pour des raisons médicales. Contre cette grève mettant à mal l’autorité gouvernementale, celle-ci en vient à promulguer « le Cat and Mouse Act » (la loi du chat et de la souris). Son propos est simple : si la vie de la prisonnière n’est plus en danger après avoir été relâchée, elle doit être réemprisonnée. Et puis si la prisonnière ne veut pas se nourrir, alors on la nourrit de force par sondes nasales. Voyez plutôt :

Une suffragette nourrie de force par sonde nasale en prison au Royaume-Uni en 1911

Pour échapper au Cat and Mouse Act, Christabel Pankhurst, une des filles d’Emmeline, fuit en France de 1912 à 1913 sans pour autant laisser de côté son militantisme. Au contraire, elle y publie son article The Suffragette dont les lignes suivantes témoignent de son engouement pour la cause des suffragettes :

Une civilisation créée par l’homme, suffisamment hideuse et cruelle en temps de paix, est sur le point d’être détruite (…). Seule l’aide des femmes en tant que citoyennes peut permettre de sauver le monde (…). Femmes de la WSPU, nous devons protéger notre Union coûte que coûte. Elle a de grandes tâches à accomplir, elle a beaucoup à faire pour sauver l’humanité.

Carte postale, « Comment nourrir une suffragette de force », ©Ville de Paris-Bibliothèque Marguerite Durand

Des scissions au sein même de l’Union d’Emmeline Pankhurst sont cependant observables, notamment en 1914 lorsque Sylvia Pankhurst s’éloigne du mouvement de sa mère Emmeline.

Vous l’aurez compris, il y a différentes écoles au sein même du mouvement des suffragettes qui comprend un large spectre de courants, des plus pacifiques aux plus violents.

Qui étaient les suffragettes ?

Ethel Wright, Christabel Pankhurst, 1909

Les chefs des mouvements féministes en ce début de XXe siècle sont en général issues d’un milieu bourgeois et lettré. Comme le note cependant l’historienne Myriam Boussahba-Bravard, « tout un chacun pouvait trouver « chaussure à son pied » dans le mouvement suffragiste ». Le combat des suffragettes vise en effet les femmes de toutes classes, âges et appartenances politiques et religieuses confondus. Emmeline Pankhurst, provenant de la classe bourgeoise, parvient à rallier à sa cause des femmes de la classe ouvrière, notamment dans les usines de textile au nord de l’Angleterre ou encore dans le quartier de l’East End, à Londres. Le 1er mai 1900 est en effet lancée une pétition pour le droit de vote des femmes auprès des ouvrières du coton que les suffragettes recrutent dans toutes les usines. 29 359 signatures seront recueillies au total.

Il est par ailleurs important de préciser que des hommes soutiennent également l’entreprise des suffragettes, comme en témoigne la fondation en 1907 de la Men’s League for Women’s Suffrage (Ligue masculine pour le droit de vote des femmes) et la création d’une trentaine d’associations pour les hommes suffragistes entre 1907 et 1913.

Mais cela reste insuffisant pour changer le sort des femmes britanniques à l’aube du XXe siècle…

L’effort de guerre et la place des femmes en Angleterre

« La guerre a révolutionné la condition industrielle des femmes. Elles
étaient esclaves, elle les a affranchies », déclarera avec fierté Mrs Fawcett en 1920

Puis vient la Première Guerre mondiale en 1914. Comme nous l’ont appris nos professeurs d’histoire au collège et au lycée, cette guerre pousse les femmes à occuper des emplois traditionnellement réservés des hommes (ces derniers étant sur le front, il faut bien que le pays continue de tourner). Au début de la guerre, Emmeline Pankhurst et Mrs Fawcett appellent à une pause du mouvement et poussent les militantes suffragettes à contribuer à l’effort de guerre. La section londonienne du mouvement de Mrs Fawcett crée Women’s Service Bureau, dont l’objectif est de proposer des femmes pour occuper les métiers des hommes sollicités sur le champ de bataille. En 1918, on compte 15 000 femmes inscrites dans ce service. Tout ceci engendre une remise en question de la place de la femme au sein de la société. Sous l’ère victorienne, les femmes devaient en effet se consacrer à la « perpétuation de la race et ainsi à l’hégémonie impériale britannique » pour reprendre les mots de Martine Monacelli. Rude tâche, certes, mais quelque peu réductrice. La femme doit-elle en effet être réduite à son rôle de mère ? Tandis que la question déchaîne les passions à la fin du XIXe siècle, la Grande Guerre de 1914 change la donne en présentant la femme comme capable d’exercer des métiers autrefois dédiés aux hommes. Elles contribuent désormais au développement économique et à la politique industrielle de l’Angleterre.

Femmes travaillant dans l’industrie des munitions en mai 1917
Affiche britannique pour le recrutement de femmes affectées à l’intendance, 1915.
Membres du Women’s Land Army Forestry Corps déplaçant un arbre tombé à terre

Leur implication dans l’effort de guerre est telle que de vives critiques de la part des anti-suffragistes voient le jour. Ainsi peut-on lire dans un numéro de l’Anti-Suffrage Review sorti en mars 1915 :

Elles cousent et tricotent pour les soldats, mais avec un accompagnement incessant de louanges suffragistes tel qu’elles pourraient tout autant broder les noms sacrés de Mrs Pankhurst ou Mrs Fawcett sur chaque chaussette et chaque cache-nez afin d’aviser les soldats et l’ensemble du pays que l’exclusivité du patriotisme attentionné et bienveillant revient au mouvement suffragiste seul.

Malgré les critiques des anti-suffragistes, la place prépondérante des suffragettes dans l’ordre économique du pays parvient à rallier de nombreux hommes politiques à leur cause, tel que l’ancien Premier ministre Herbert Henry Asquith qui se joint à leur combat à partir de 1916. Comme l’évoque Lord Cecil en 1917, c’est donc en raison de « leur occupation et leur position sociales » que les femmes « ont le droit de voir leurs intérêts représentés » ; « non pas en vertu de leur sexe […] mais en vertu de leurs intérêts de citoyennes de ce pays ».

Emmeline Pankhurst s’adressant à la foule lors de son séjour à New York vers 1911

Nous arrivons ainsi en 1918: à la fin de la Grande Guerre, le parlement anglais vote the Representation of the People Act, une loi qui accorde aux femmes de plus de 30 ans le droit de vote, ce qui représente une étape cruciale dans le combat des suffragettes. Leur lutte continue cependant, si bien qu’un an plus tard, le parlement britannique accueille pour la première fois une femme députée, Nancy Astor.

Les suffragettes atteignent enfin leur but en 1928, lorsque le droit de vote est rendu officiellement accessible aux femmes dès 21 ans. Ce faisant, l’accès à ce droit pour les femmes se trouve enfin aligné à celui des hommes. Ainsi, après un long et éprouvant combat, la cause des suffragettes obtient finalement justice, faisant du Royaume-Uni le huitième pays à octroyer ce droit à la gente féminine.


Sources:

Alain Jumeau, L’Angleterre victorienne. Documents de civilisation britannique du XIXe siècle, Presses Universitaires de France, 2001.

Martine Monacelli, « Femmes et citoyenneté dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle : reconnaissance de l’égalité ou de la différence des sexes ? », Revue d’histoire du XIXe siècle, 2009.

Philippe Chassaigne, Histoire de l’Angleterre, Flammarion, 2015.

Roland MARX, « Pankhurst Emmeline – (1858-1928) », Encyclopædia Universalis.

Roland MARX, « Suffragettes », Encyclopædia Universalis.

Véronique Molinari, Les conséquences du droit de vote des femmes dans l’entre-deux-guerres en Angleterre (Thèse sous la direction de Mme le Professeur Monique Curcurù), 1998.

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