Les idées à l’origine de la Révolution américaine 2/2

Dans l’article précédent, nous avons vu à quel point la recherche de la liberté sous toute ses formes, c’est-à-dire économique, politique et religieuse, était inscrite sur la bannière des révolutionnaires américains. Mais on ne va pas se contenter de ça !

peinture

Il est en effet également important de souligner la religion comme un aspect non négligeable de la Révolution américaine comme le soulignent certains historiens, à l’instar de Ruth Bloch et Alan Heimert. En effet, les sermons des pasteurs et aumôniers, donnant un caractère sacré à cette guerre et à la victoire qui en découlerait, influencèrent grandement la mobilisation des soldats américains. L’historien Lauric Henneton explique dans son ouvrage Histoire religieuse des Etats-Unis que les pasteurs se sont dévoués à la mobilisation des masses, en prêchant un discours eschatologique dans leur paroisse ou dans les rangs des régiments, rassemblant sous le même étendard « une étonnante diversité du paysage religieux américain de l’époque »[1]. Ayant compris l’importance du fait religieux dans un tel combat, le Congrès continental plaça un aumônier par régiment dont le rôle serait de donner une dimension sacrée et eschatologique à la révolution. En donnant un sens spirituel à la guerre, les aumôniers communiquèrent aux vaillants soldats l’idée que la victoire de ce combat permettrait d’accomplir la mission que Dieu leur avait confié. Dès lors, l’identification des Américains au peuple élu d’Israël devenait évidente. Pour appuyer cela, les images bibliques et l’histoire de ses protagonistes étaient vivement sollicités. A titre d’exemple, nous pourrions citer l’identification de l’oppresseur anglais avec l’Egypte et Babylone ou encore avec la Bête d’Apocalypse 13. Dans cette optique, David Amery présenta la victoire de Saratoga[2] comme provenant du « Dieu des armées », là où le baptiste Hezekiah Smith voyait la disparition de l’armée de Pharaon à la Mer Rouge[3]. Ainsi, selon les paroles de Samuel Sherwood dans un sermon datant de 1776, « Dieu tout-puissant, ainsi que toutes les puissances des cieux » et « un grand nombre d’anges » se posaient à leur côté dans cette lutte pour l’indépendance.

Ainsi, l’utilisation d’images et de paroles, tirées essentiellement de la Bible, était une pratique fréquente chez les révolutionnaires américains. Il apparait dès lors légitime de considérer le religieux comme un moteur spirituel de cette guerre pour l’indépendance.

Par ailleurs, le caractère religieux de la cause indépendantiste entraina le développement d’un messianisme américain dans l’esprit des colons. En effet, dans l’esprit révolutionnaire se trouvait la conviction que l’Amérique, une fois libérée de l’emprise britannique, serait en mesure d’accomplir la mission que Dieu lui avait confiée. Dans la ligne de la théologie du « covenant », c’est-à-dire de « l’Alliance » entre le peuple américain et Dieu, développée par les calvinistes anglais du XVIe siècle, les Puritains débarquant en Amérique affirmaient que la Nouvelle-Angleterre était une terre dont Dieu voulait faire une nouvelle Jérusalem et dont les habitants Américains était considérés par le Seigneur comme le nouveau peuple élu auquel il incombait de sauver le monde. La Révolution américaine réunit, en effet, les contemporains autour d’un trésor national qui se veut continu depuis les Pilgrim Fathers, accordant à leurs descendants cette tâche extraordinaire d’accomplir le dessein du Seigneur. Dès lors, les Américains, porteurs d’un message de liberté et d’égalité, s’imposent comme exemple pour les autres pays qu’ils doivent guider vers le droit chemin. D’après les révolutionnaires, et en particulier les millénaristes, c’était en Amérique qu’adviendrait « le principal siège de ce glorieux royaume que le Christ érigera sur la terre dans les derniers jours ». Ainsi, depuis le Grand Réveil, les pasteurs évangéliques ont la ferme conviction que l’avènement du règne messianique de mille ans reposait entre les mains des colons. En effet, seuls les Américains, remportant les victoires politiques et spirituelles nécessaires à leur indépendance, pourront accueillir le royaume Céleste sur terre.

Dès lors, l’identification au peuple d’Israël et la croyance en l’avènement du millénium poussèrent grandement les Américains à s’investir dans la libération de l’Amérique du joug anglais. A cela s’ajoute la conviction sincère que la lutte de l’Amérique pour la liberté devait dépasser les frontières géographiques afin de délivrer l’ensemble de l’humanité. En effet, il importait aux Américains d’obtenir l’indépendance et la liberté puisque la liberté universelle et le salut de l’humanité toute entière étaient en jeu. Ainsi, la lutte des révolutionnaires s’inscrivait dans un dessein plus large que l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, puisqu’il s’agissait par-là de combattre métaphoriquement le despotisme français, espagnol, turc et russe. Cette conscience de leur rôle à jouer dans la délivrance de nombreux peuples est d’autant plus impressionnante que la Révolution française éclata seulement une décennie après celle des américains[4]. Ainsi, Samuel Williams écrit en 1775 : « (…) La marche générale des choses chez nous montre de fortes tendances vers un état de plus grande perfection et de plus grand bonheur que tout ce que l’humanité a vu jusqu’à présent ». Bon je pense que là il apparait clair et net que le messianisme américain représente une idéologie aux origines de la Révolution américaine. Qu’en pensez-vous ?

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John Gast, American Progress (1872), Allégorie de la « Destinée manifeste »

Cette volonté affirmée d’appropriation de son destin et de délivrer l’humanité de ses chaînes dut cependant passer par une américanisation des esprits. En effet, à ce messianisme est associé la constitution d’une identité singulière, propre aux Américains. Les colonies étant très différentes et leurs intérêts très divergents, il apparut rapidement aux révolutionnaires que la création d’une identité nationale, à l’aide de thèmes suffisamment fédérateurs pour élaborer un récit national qui tint la route, devenait une nécessité. Les colons ont donc dû susciter chez leurs contemporains l’idée d’un peuple uni, luttant main dans la main pour délivrer leur pays. Le révolutionnaire John Jay écrit en 1787 dans les Federalist Papers : « J’ai souvent remarqué que la Providence a souhaité accorder un territoire continu à un peuple uni ; ce peuple a reçu en partage des ancêtres communs et une langue commune ; il professe les mêmes principes religieux et s’est attaché aux mêmes principes gouvernementaux, les mœurs et coutumes se ressemblent et au prix des efforts il a su par la volonté et la persévérance prendre les armes afin de lutter noblement jusqu’à la liberté générale et à l’indépendance. Ce pays et ce peuple semblent avoir été créés l’un pour l’autre, comme si la Providence avait voulu qu’un héritage commun fût transmis à un groupe de frères, unis entre eux par les liens les plus forts, afin que jamais il ne sombrât sous le contrôle d’une multitude de souverainetés jalouses, étrangères et agressives. »

Cependant, créer une unité au sein des différentes colonies n’était pas chose aisée. Pour unifier un vaste territoire, il fallait avoir recours à des mythes fondateurs capables de réunir les colons sous une même bannière. Pour cela, la légende des Pères pèlerins fut d’un grand secours. Naviguant à bord du Mayflower, les Pilgrim Fathers partirent en 1620 de Plymouth, en mayflowerAngleterre, en direction de l’Amérique où ils fondèrent la colonie de New Plymouth le 21 décembre. Leur volonté de quitter l’Europe s’expliquait par les persécutions dont les 35 presbytériens à bord avaient souffert. En effet, ces derniers étaient persécutés pour leur foi depuis 1603 par Jacques Ier, roi d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande. Le souci principal des Pilgrim Fathers était donc de pouvoir vivre leur religion en toute liberté. Ainsi, la légende des pères pèlerins est pétrie de la recherche de la liberté que vont vouloir également les révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle. En sollicitant cette légende historique, les colons présentent à leurs patriotes la création des colonies comme une volonté commune d’accéder à la liberté et à l’indépendance. Dès lors, l’idée d’aller jusqu’au bout de cette liberté, à forte coloration eschatologique, apparait comme en continuité avec le projet des Pilgrim Fathers. Les treize colonies se trouvent donc ancrées, qu’elles le veuillent ou non, dans une logique d’unification de l’Amérique autour de la cause indépendantiste.

 

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Antonio Gisbert,The Arrival of the Pilgrim Fathers  (1864)

 

[1] Dans le chapitre 6 de son ouvrage, Lauric Henneton évoque les « catholiques romains, des épiscopaliens anglais, des presbytériens écossais et américains, des méthodistes, des moraves, des anabaptistes, des luthériens allemands, des calvinistes allemands, des universalistes, des ariens, des priestleiens (disciples de Joseph Priestley), des sociniens, des indépendants, des congrégationalistes, des protestants à cheval et des protestants à domicile, des déistes, des athées et des protestants qui ne croyaient en rien » (p. 188).

[2] La bataille de Saratoga (9 septembre et 7 octobre 1777) donna une victoire décisive aux Américains sur les troupes britanniques.

[3] Lauric Henneton, Histoire religieuse des Etats-Unis. Chapitre 6, La nation providentielle : Révolution et indépendance (1754-1800), Flammarion, 2012, p.189.

[4] En effet, il apparait indéniable que la Révolution française, fortement impliquée dans la guerre d’Indépendance américaine, fut fortement influencée par cet événement.

 

Sources :

Bernard Bailyn. Les origines idéologiques de la Révolution américaine, Editions Belin, 2010, 382 p.

Philippe Nemo. Historie des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, Chapitre 6, les idées politiques de la Révolution américaine, presses Universitaires de France, 2013, 43 p.

Lauric Henneton. Histoire religieuse des Etats-Unis. Chapitre 6, La nation providentielle : Révolution et indépendance (1754-1800), Flammarion, 2012, 26 p.

 

F.A

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