Le scandale de Mademoiselle Lange et la vengeance d’un peintre

Aujourd’hui je vous propose de découvrir Mademoiselle Lange, ou du moins Mademoiselle Lange telle qu’elle est peinte par l’artiste Girodet.

Ladite Mademoiselle Lange est une actrice de renom de la fin du XVIIIe siècle et l’épouse du riche banquier Michel Simons. Alors qu’elle commande un portrait à l’artiste Anne Louis Girodet en 1799, la déception est vive en découvrant l’oeuvre censée immortaliser sa beauté. En effet, le tableau est loin d’être au goût de la jeune femme qui ne manque pas de le faire savoir à son auteur :

 « Veuillez, Monsieur, me rendre le service de retirer de l’exposition le portrait qui, dit-on, ne peut rien pour votre gloire et qui compromettrait ma réputation de beauté. »

Enragé par ces critiques qu’il juge infondées, l’artiste brise l’oeuvre en mille morceaux de ses propres mains avant de l’envoyer à l’insatisfaite Mademoiselle Lange. Humilié, Girodet décide de se venger : muni de son pinceau, l’artiste va dépeindre l’insolente sous les traits de Danaé…

Anne-Louis Girodet, Autoportrait, musée des Beaux-Arts d’Orléans.

Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers avec son histoire, Danaé est une princesse issue de la mythologie grecque. Elle a pour père Acrisios, le roi d’Argos à qui un oracle prédit qu’il sera détrôné par son petit-fils. Effrayé à l’idée de perdre son pouvoir, il décide d’enfermer sa fille dans une tour pour qu’aucune liaison avec un membre du sexe opposé ne soit possible. Solution quelque peu naïve lorsque l’on pense à Zeus et son attrait pour les choses de l’amour avec les mortelles et aux subterfuges dont on le sait capable pour parvenir à ses fins… Le dieu de la foudre s’infiltre en effet dans la prison sous la forme d’une pluie d’or tombant sur les parties intimes de la jeune prisonnière. Une union des plus originales, vous en conviendrez.

Adolf Ulrik Wertmüller, Danaé, 1787

Mademoiselle Lange est donc présentée sous les traits de Danaé, comme je vous le disais tantôt, fascinée par l’or tombant sous ses yeux. La Danaé ici figurée s’apparente cependant davantage à une courtisane. Le tissu censé cacher son corps nu est d’ailleurs utilisé pour recueillir les pièces tombant sur elle. C’est donc la cupidité d’Anne-Françoise-Elisabeth Lange et son manque de pudeur qui sont ici dénoncés.

Vous avez certainement été surpris d’observer au premier plan une pauvre colombe étranglée par un collier. Le choix de ce détail est en fait loin d’être anodin. En effet, cet oiseau meurtri par un bijou symbolise la paix et l’amour rongés par les vices que sont la luxure, la cupidité et l’infidélité, soit les vices que prête l’artiste à Mademoiselle Lange. Dans la même lignée, le miroir, dont le mythe original de Danaé ne fait aucune mention, symbolise communément la séduction, notamment lorsqu’il est représenté en tant qu’accessoire. Tel est le cas dans les nombreuses représentations de la déesse Vénus pour signifier son caractère séducteur, ou encore dans les figurations de Bethsabée prenant son bain devant les yeux grands ouverts du roi David.

David et Bethsabée au bain, Heures à l’usage de Rome, 1506, Musée historique et archéologique de l’Orléanais, A 5825, fol. 48v.
Le Titien, Vénus au miroir, 1555, National Gallery of Art, Washington

Vous pouvez également découvrir son époux Simons sous les traits du dindon auprès de Danaé. Pourquoi diable une telle représentation me demanderez-vous. Eh bien tout simplement parce qu’il s’agit d’un animal symbolisant la stupidité, ce qui colle parfaitement à un homme que tout le monde sait cocu…

En bonus, je vous présente l’un de ses amants, Leuthraud, reconnaissable sous les traits du masque grotesque avec une pièce d’or en guise de cache-oeil.

En tout cas, Girodet s’était tellement empressé d’exécuter sa vengeance qu’il réussit à achever sa toile avant la fermeture du Salon où la première était exposée, si bien que tout le monde put contempler cette nouvelle Mademoiselle Lange, au plus grand désarroi de cette dernière.

Alors que son époux décédera, sans argent, en 1810 dans son château de Bossey, Anne-Françoise-Elisabeth Lange tombera dans l’oubli avant de s’éteindre quelques années plus tard, à Florence. De son côté, l’artiste, répondant désormais au nom de Girodet-Trioson après avoir été officiellement adopté par le docteur François Trioson, remporte le prix de la Décennie avec Scène du déluge, aujourd’hui au Louvre, devançant son ancien maître Jacques-Louis David et son chef-d’oeuvre Les Sabines, réalisé en 1799. Voilà une belle revanche sur la vie!

Girodet, Scène du déluge, 1806, Musée du Louvre
David, Les Sabines, 1799, Musée du Louvre

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Sources:

Gérard Denizeau, Les grands scandales de la peinture, Larousse, 2020.

Mathilde Battistini, Symboles et allégories, Editions Hazan, 2004.

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