Planètes et divinités : L’astronomie à la croisée des Grecs, des Romains et des Babyloniens

Visuel d’en-tête : représentation d’Uranie, la muse de l’astronomie, adossée à un globe céleste (Simon Vouet, 1634).

De tout temps, de nombreuses civilisations ont souhaité explorer le ciel et en découvrir les multiples joyaux. Lorsque la nuit couvre le monde de son sombre manteau, l’observation du ciel révèle en effet bien des mystères. A l’époque néolithique, des dessins de constellations, comme la Grande Ourse ou les Pléiades, ont été gravés dans la pierre. Dans l’Antiquité, Flavius Josèphe décrit, dans ses Antiquités judaïques, les débris d’une colonne sur laquelle des observations des astres auraient été gravées par les descendants de Seth, troisième fils d’Adam et d’Eve. Et vous souvenez-vous du bouclier que forge Héphaïstos pour Achille qui, dans l’Iliade, représente le ciel et la Terre ? On peut également penser à Stonehenge, en Grande-Bretagne, qui, selon certains historiens et scientifiques, aurait été érigé à l’Âge du Bronze en tant qu’observatoire astronomique. Tous ces éléments rendent ainsi compte de l’intérêt suscité par l’étude des astres à travers le temps. 

Pour analyser le développement de l’astronomie, nous serions tentés de remonter jusqu’à la civilisation égyptienne, apparue il y a cinq mille ans aux larges du Nil. Malgré quelques éléments légués à la postérité, l’Egypte n’accorda cependant qu’une place relativement modeste à l’étude des planètes, du moins par rapport à d’autres peuples ancestraux. En vérité, c’est aux Chinois que nous devons les plus anciennes connaissances astronomiques. A L’époque de l’empereur Yao, c’est-à-dire il y a plus de deux mille ans, la vie céleste était en effet déjà l’objet d’un suivi minutieux. Selon une anecdote relatée dans le Chou-King[1], le prince Tchoung-Kang fit mettre à mort Hi et Ho, les astronomes et chefs des cérémonies du culte qui, accaparés par les plaisirs enivrants du vin, furent incapables de dresser un calendrier et d’annoncer les éclipses à venir. C’est vous dire à quel point l’observation du rythme céleste était pour eux une tâche sacrée…

Dessin d’un astronome chinois en 1675, personnage du roman Water Margin

Mais pour appréhender les racines de l’astronomie et du lien de cette science avec les divinités, c’est vers l’illustre Babylonie qu’il nous faut nous tourner. Les observations des astres des Babyloniens, et plus précisément des Chaldéens, remonteraient, selon leurs dires, à pas moins de dix-neuf siècles avant Alexandre le Grand (356-323 av JC) ! L’intérêt des Babyloniens pour les planètes dépasse en effet celui des Grecs de l’époque archaïque (du VIIIe au VIe siècle av J.-C.). Les historiens ont tendance à justifier cet écart par un lien étroit entre l’étude des planètes et la religion au sein de la civilisation mésopotamienne. Il y avait alors chez les Babyloniens une sorte d’astrologie en vogue à cette époque. On croyait en effet que les planètes fournissaient d’importants signes concernant l’avenir de l’Etat et du peuple, en témoigne le texte MUL.APIN, écrit en 650 av. J.-C., dans lequel une série de présages est associée à l’étoile de Marduk (celle qui correspond à notre planète Jupiter) :

« Si l’étoile de Marduk devient visible au commencement de l’année, cette année-là la récolte sera abondante.

Si l’étoile de Marduk atteint les Pléiades, cette année-là le dieu de la tempête dévastera.

(…)

Si l’étoile de Marduk est sombre lorsqu’elle devient visible, cette année-là il y aura la maladie d’asakku ».

Selon leurs croyances, le suivi minutieux du mouvement des astres leur permettait ainsi de prédire l’avenir. Les Grecs croyaient également beaucoup au pouvoir des présages, mais n’avaient pas pour habitude de les chercher dans les mouvements des planètes. Chez eux, l’étude de ces dernières est en effet très faible avant le IVe siècle av. J.-C. L’oeuvre Les Travaux et les Jours d’Hésiode (environ 650 av. J.-C.), qui contient pourtant un grand nombre de connaissances sur le ciel, analyse le soleil, la lune et les étoiles sans même évoquer les planètes. Ce n’est que petit à petit que les Grecs prirent conscience de leur intérêt, ce qui fut probablement favorisé par la conquête d’Alexandre le Grand qui enclencha un réel contact entre les Grecs et les religions orientales, dont celle de Babylone. C’est donc grâce à l’influence de l’astronomie et astrologie babyloniennes que les planètes gagnèrent en importance à leurs yeux.

Quand apparut enfin l’enthousiasme hellénistique pour la lecture des mouvements des planètes, les Grecs, comme l’avaient fait les Babyloniens, associèrent les planètes à des divinités. Ces associations firent leur apparition aux alentours de l’époque de Platon, soit au IVe siècle av. J.-C. Mais avant que les identifications à des dieux n’entre réellement en usage, les planètes avaient chez les Grecs deux noms : un nom descriptif et un nom de dieu. Les écrits de l’astronome et du mathématicien grec Geminos, qui vécut au Ier siècle av. J.-C., illustrent ce point. Ainsi s’exprime-t-il au sujet de la planète que l’on nomme aujourd’hui Saturne :

« Au-dessus de la sphère des fixes, se trouve le Lumineux (Phainon), qu’on appelle l’astre de Saturne (…). Sous le Lumineux, plus bas que lui, circule le Resplendissant (Phaéton), dit l’astre de Jupiter (…) ».

Puis, avec le temps, la nomenclature descriptive fut abandonnée, laissant ainsi pour seul nom celui d’un dieu.

Mais la question demeure: comment-ont ils choisi les dieux auxquels ils associèrent chaque planète?

Fragment de peinture murale : Uranie, muse de l’astronomie, Villa de Julia Félix, Pompéi,  ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

L’astronomie romaine porte quant à elle l’héritage de l’astronomie grecque, elle-même influencée par l’astronomie babylonienne.

Les noms que l’on attribut aujourd’hui aux cinq planètes principales de notre système solaire, c’est-à-dire les planètes observables à l’œil nu que sont Jupiter, Vénus, Mars, Mercure et Saturne, sont ceux de divinités romaines, ayant leurs pendants dans la mythologie grecque. Comme l’expliquent  Pierre-Yves Bely, Carol Christian, Jean-René Roy dans leur ouvrage 250 réponses à vos questions sur l’astronomie, les Romains ont nommé les planètes en fonction de leurs mouvements et apparences: commençons par la planète qui porte le nom du dieu des dieux: Jupiter. Elle s’appelle ainsi en raison de son aspect brillant et de son déplacement majestueux, tel un roi défilant devant ses sujets. Ensuite, arrêtons-nous sur la planète Mercure qui, comme vous le savez si vous êtes des as de la mythologie romaine, porte le nom du dieu du commerce, du voyage, également messager des dieux, en raison de la rapidité de son mouvement. Quant à Vénus, la planète la plus brillante de toutes, elle fut nommée sans surprise d’après la déesse romaine de la beauté, de l’amour et de la fécondité. Et qui dit Vénus, dit aussi son amant, le dieu Mars ! Mars, la planète rouge, fut nommée ainsi en référence au dieu de la guerre, le lien entre le rouge rappelant le sang et la guerre étant évident. Et pour la petite anecdote, les fils de Mars et de Vénus s’appellent Phobos et Deimos, c’est-à-dire « Crainte » et « Panique » (on voit tout de suite qu’ils tiennent de leur père, le dieu de la guerre…). Or, il s’agit également des noms des satellites de la planète Mars. Le lien avec la mythologie ne fait ainsi aucun doute.

Botticelli, Vénus et Mars, vers 1483, National Gallery, Londres

On continue notre tour des planètes avec Saturne; saviez-vous qu’il s’agit de la seconde plus grande planète juste derrière Jupiter? Cette information a son importance si l’on veut comprendre l’origine de son nom: dans la mythologie, Saturne est le père de Jupiter. Après quelques péripéties, le père est détrôné par son fils, celui-ci devenant ainsi le dieu des dieux. Vous conviendrez dès lors que le nom de Saturne, pour la planète se trouvant éclipsée par Jupiter, lui est bien apparié.

Si vous êtes de fins connaisseurs de l’histoire de l’astronomie, vous m’arrêterez ici en me précisant que les autres planètes visibles à l’œil nu, que sont Uranus, Neptune et Pluton, furent découvertes après l’invention du télescope, soit des siècles après le monde grec et romain. Alors pourquoi ces planètes possèdent-elles également des noms de dieux antiques?

Uranus devait à l’origine s’appeler Georgium Sidus, c’est-à-dire l’étoile de George ou la planète Georgienne. C’était une façon pour William Herschel, l’homme à l’origine de la découverte de cette planète, de rendre hommage à son bienfaiteur, le roi George III. Pour le récompenser de sa découverte, le roi d’Angleterre lui attribua une rente annuelle importante à la seule condition qu’il s’installe près de la famille royale, à Windsor, pour qu’elle puisse profiter de ses télescopes et admirer les beautés célestes. Comme l’indique Herschel, donner à cette planète le nom de ce roi permet de situer dans le temps et dans l’espace l’origine de cette découverte. Ainsi l’explique-t-il :

« Le nom de Georgium Sidus se présente à moi comme une appellation permettant de fournir l’information du pays et de l’époque où et quand la découverte a été faite ».

Lemuel Francis Abbott, Portrait de William Herschel, 1785.

Dès les années 1780 cependant, la pensée que la découverte de cette planète doit prendre ancrage dans la tradition astronomique antique prend le dessus, si bien que le nom de Georgium Sidus est délaissé au profit d’Uranus, le dieu du ciel.

L’histoire est similaire pour Neptune qui, pour le directeur de l’observatoire de Paris, devait s’appeler Le Verrier, en référence au nom de son disciple qui fut le premier à affirmer la position de cette planète. Mais comme pour Uranus, on décida finalement d’inscrire son nom dans la tradition des noms issus de la mythologie antique.

Enfin, l’origine du nom de Pluton est une histoire toute drôle. Cette planète doit en effet son nom à Venetia Burney, une petite fille de onze ans seulement, qui proposa que soit associée à cette planète, récemment découverte, le nom de Pluton, le dieu romain des enfers connu pour avoir le pouvoir de se rendre invisible. Sa proposition fut transmise par son grand-père, bibliothécaire à l’Université d’Oxford, à l’astronome américain Herbert Hall Turner, qui en parla à son tour à ses collègues. Cette proposition leur plut, d’autant plus que les deux premières lettres de Pluton représentent les initiales de Percival Lowell qui avait prédit l’existence de cette planète quelques décennies plus tôt.… Le nom de cette planète fut ainsi officialisé le 24 mars 1930.

Venetia Burney, photographie prise en 1929 par J. Weston & Son Photographers, Brighton
blue and white starry night sky

Notre tour de l’histoire du lien entre les planètes et les dieux s’achève ici, en espérant qu’elle aura su vous faire voyager à travers le temps et, surtout, à travers l’espace ! 🖤


[1] recueil composé de divers documents officiels, comme des décrets et des discours, portant sur la politique des souverains de l’Antiquité chinoise, depuis le IIIe millénaire av. J.-C. (environ) jusqu’à la fin du règne de Duc Mu de Qin vers 627 av. J.-C.


Sources:

P.-Y. Bely, C. Christian, J.-R. Roy, 250 réponses à vos questions sur l’astronomie, Le gerfaut, 2008.

F. Cumont, « Le nom des planètes et l’astrolatrie chez les Grecs », L’antiquité classique, Tome 4, fasc. 1, 1935. pp. 5-43.

P. de la Cotardière (sous la direction de), Histoire des sciences. De l’Antiquité à nos jours, Editions Tallandier, 2012.

J. Rambosson, Histoire des astres: astronomie pour tous, 1877.

S. Schiffer, “Les origines de l’astronomie: l’Astronomie et L’Astrologie Babyloniennes” Thalès, vol. 2, 1935, pp. 142–157.

Laisser un commentaire