Berthe Morisot, la femme artiste-peintre, au sommet de l’impressionnisme

*** Contribution extérieure***

Vous avez déjà vu ses tableaux plusieurs fois et pourtant, vous n’arrivez toujours pas à vous rappeler du nom de l’artiste. Berthe Morisot, ça vous dit peut-être quelque chose ? Sûrement rien de plus que des souvenirs lointains de classe d’arts plastiques… Et pourtant, il est question ici d’une femme – et quelle femme ! – qui a su aussi bien révolutionner la peinture impressionniste du début du XXème siècle que le statut féminin. Berthe Morisot n’est pas simplement une des artistes-peintres les plus connues du siècle dernier, elle est aussi une femme qui a défendu ses valeurs jusqu’au bout. Ses combats font écho à ceux de notre époque et sa modernité avait de quoi étonner son entourage. Prenez le temps de la (re)découvrir, elle en vaut la peine !

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Berthe Morisot – Jeune fille en toilette de bal (1879)

Berthe Morisot naît le 14 janvier 1841 à Bourges dans une famille bourgeoise intéressée par la culture et les arts. De grandes personnalités artistiques viennent régulièrement chez ses parents et très tôt, Morisot côtoie le monde des arts. Elle s’installe avec sa famille à Paris en 1852 et reçoit ses premières leçons de dessin et de peinture avec sa sœur Edma en 1857. Un an plus tard, la voilà déjà au Louvre qui s’essaie à la copie pour ensuite suivre, de 1860 à 1861, l’enseignement du peintre Camille Corot. A cette époque, l’Ecole des Beaux-Arts n’était pas encore accessible aux femmes – elle le deviendra seulement en 1887. Morisot entreprend donc sa formation dans des ateliers privés. Très rapidement, la peinture prend une place essentielle dans sa vie et elle affirme vouloir devenir une peintre professionnelle.

Elle participe pour la première fois en 1864 au Salon, l’exposition officielle annuelle de peinture à Paris. Elle propose deux tableaux représentant des paysages. Ses oeuvres offrent une nouvelle approche, plus réaliste, plus naturelle. Il faut savoir qu’à cette époque, les peintres commencent à sortir de leur atelier avec leur chevet. Ils prennent goût à la création artistique en plein air.

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Berthe Morisot – Eugène Manet et sa fille (1881)

La critique est plutôt bonne pour Morisot et elle exposera au salon les trois années suivantes. Elle en profite pour côtoyer des personnalités influentes de la scène artistique. En 1868, elle fait la rencontre d’Edouard Manet au Louvre alors qu’elle faisait une copie d’après Rubens. Il se présente d’abord assez ironique, voire critique, face au talent de la jeune artiste. Dans une lettre adressée à Fantin-Latour, le peintre qui les a fait rencontrer, il écrit en 1868 : « Je suis de votre avis, les demoiselles Morisot sont charmantes. Cependant, comme femmes, elles pourraient servir la cause de la peinture en épousant chacune un académicien et en mettant la discorde dans le camp de ce gâteux ». Mais rapidement, une amitié respectueuse naît entre les deux peintres. Elle pose pour lui dans son tableau Le Balcon ainsi que dans dix autres oeuvres. Elle est souvent représentée dans une robe noire, sous un chapeau qui semble ne laisser apparaître que ces deux yeux noirs hypnotisants. Mais les méthodes trop perfectionnistes de Manet, qui retouche les tableaux de Berthe sans son autorisation, irritent Morisot. Souvent, des séances de pose se terminent mal mais Berthe garde cette sensibilité qui lui permet de comprendre les tableaux de son ami.

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Edouard Manet – Berthe Morisot (1872)

En 1870, elle exposera au salon deux portraits dont Jeune femme à sa fenêtre. Elle peindra le plus souvent des figures et des portraits qui renvoient tous à la vie moderne. La peinture de figure est tout simplement la représentation d’une personne humaine en entier. L’année d’après, grâce à Manet, elle fait la rencontre de Paul Durant-Ruel, qui par la suite lui achètera plusieurs de ses œuvres. La première « exposition impressionniste » se tient en 1874 et la jeune femme en profite pour présenter une dizaine d’œuvres, malgré les réticences de ses amis, Edouard Manet et Pierre Puvis de Chavannes. Mais Morisot n’en fait qu’à sa tête et suit son instinct. Elle participe à cette exposition et y impose son style où la figure emprunte une place prépondérante dans son œuvre. Selon le critique Louis Edmond Duranty, dans un texte qui sera considéré plus tard comme le manifeste de l’impressionnisme, la figure est à placer dans une sphère domestique et est un élément inséparable de l’impressionnisme : « Notre existence se passe dans les chambres ou dans la rue ». Morisot veut représenter le monde qui l’entoure et sortir des tableaux historiques. Sa sœur Edma reste son modèle de prédilection.

Elle passe l’été avec la famille Manet et posera pour la dernière fois pour le peintre. En décembre, elle épousera Eugène Manet, le frère du peintre. Existe-t-il un lien entre ce mariage et la dernière représentation de Berthe par Edouard Manet ? Beaucoup de curieux prêtent aux deux artistes une liaison qui n’a jamais vraiment été confirmée.

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Berthe Morisot – Le berceau (1872)

« Le rêve, c’est la vie – et le rêve est plus vrai que la réalité : on y agit soi, vraiment soi, si on a une âme elle est là. »

En mars 1875, le groupe de peintres impressionnistes organise pour la première fois une grande vente de tableaux. Malheureusement, la vente n’aboutit à rien et est considérée comme un échec. Malgré tout, c’est l’une des œuvres de Morisot qui est vendue au prix le plus haut. La même année, elle peint Dans champs de blé à Gennevilliers, où un jeune garçon inconnu sort d’un champ de blé. Dans ce tableau, elle allie de manière remarquable les paysages et la peinture de figures. La scène se déroule à Gennevilliers, à quelques kilomètres de Paris. Dans le fond, les fumées renvoient aux nouvelles usines d’Asnières-Sur-Seine. Berthe Morisot offre une vision actuelle de son époque et présente la société qui s’industrialise rapidement.

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Berthe Morisot – Dans les champs de blé à Gennevilliers (1875)

Morisot se détache donc de ses congénères pour plusieurs raisons. D’abord, elle se bat pour abattre tous les clichés d’une peinture « féminine » qui sont encore trop attachés son œuvre. Elle écrira d’ailleurs : « Je ne crois pas qu’il n’y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égal à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux. » Elle s’attache pourtant à représenter les femmes de son temps, que ce soit des bonnes, des nourrices ou encore des servantes. Dans ses peintures, elle peint sa fille Julie dans les bras d’une autre femme qu’elle. Ce sont les bonnes qui prennent soin de sa fille. Ici, la mère n’a pas l’obligation maternelle. Elle travaille sur ces peintures et donne à voir des femmes qui travaillent aussi. Peu de femmes avant elles ont osé montrer que la maternité n’est pas la seule option pour une femme. Ses parents l’ont toujours encouragée dans la voie de la peinture et son mariage avec Eugène n’a pas été un frein à son activité artistique.
Ses modèles féminins sont aussi souvent montrés dans leur intimité. Le chez-soi pour Morisot n’a aucune teinte politique et elle se détache alors des naturalistes qui avaient l’habitude de représenter les mondes paysans. Elle fabrique l’intime et ses modèles sont dans des tenues qui ne sont portées que dans la sphère privée, comme des chemises qui collent à la peau, normalement gardées à l’abri des regards des maris. D’ailleurs, la majorité des peintures de Morisot prennent place dans la chambre de l’artiste qui a décidé, elle aussi, de révéler une partie de son intimité.

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Berthe Morisot – Le petite servante (1886)

Selon Linda Nochlin, une grande historienne de l’art, Morisot se caractérise enfin par de « Stimulantes ambiguïtés ». Elle tire toute la substance des modèles et des espaces qu’elle met en scène dans ses peintures. Elle s’appuie sur le point de vue de ces modèles et adopte une technique bien particulière, celle qui vise à suggérer plutôt qu’à décrire. Sa touche sur le tableau est rapide et de plus en plus souple, laissant une impression de non-fini. L’instantanéité laisse souvent les angles peu recouverts de peinture. Elle se fait d’ailleurs surnommer en 1880 par un journaliste « L’ange de l’inachevé ». Malheureusement, cette volonté de ne pas terminer son œuvre n’est que peu appréciée par la critique qui voit dans ce non-fini de la timidité féminine. Alors que c’est à l’artiste de décider si oui ou non son tableau mérite un peu plus de peinture ou s’il est achevé. L’espace a toute son importance et souvent dans ces tableaux, nous retrouvons l’extérieur, le plein air, la verdure.

Entre 1875 et 1880, elle peint Femme à sa toilette où le modèle est représenté de dos. Un fait qui semble banal et qui pourtant, à l’époque, cache une référence à Edmond Duranty, critique d’art qui écrit : « ce qu’il nous faut, c’est la note spéciale de l’individu moderne, dans son vêtement, au milieu de ses habitudes sociales (…). Avec un dos, nous voulons que se révèle un tempérament, un âge, un état social ». Certains, avec les effets de matières et de couleurs mis en scène dans le tableau, comparent l’artiste au peintre du XVIIIe siècle, Jean-Honoré Fragonard.

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Berthe Morisot – Jeune Femme à sa toilette (1875)

En 1878 naît une petite Julie. L’accouchement n’a pas été de tout repos et affaiblie, Morisot décide de ne pas participer à la 4ème exposition impressionniste en 1879. Elle peindra tout de même cette année Jeune Femme en toilette de bal qui se fera fortement remarquer à la cinquième exposition impressionniste de 1880. Charles Ephrussi, critique d’art écrira de ce tableau dans la Gazette des Beaux-Arts : « Mme Berthe Morisot est française par la distinction, l’élégance, la gaieté, l’insouciance ; elle aime la peinture réjouissante et remuante ; elle broie sur sa palette des pétales de fleurs, pour les étaler ensuite sur la toile en touches spirituelles, soufflées, jetées un peu au hasard, qui s’accordent, se combinent et finissent par produire quelque chose de fin, de vif et de charmant ». La 6ème et 7ème expositions impressionnistes accueilleront toutes une dizaine d’œuvres de Morisot.

L’écriture accompagne aussi sa vie d’artiste. Elle remplira de nombreux carnets avec un style précis et personnel. Ses réflexions sont parfois critiques mais toujours bien pensées : « Il y a longtemps que je n’espère rien, et que le désir de glorification après la mort me paraît une ambition démesurée. La mienne se borne à vouloir fixer quelque chose de ce qui passe, oh quelque chose ! La moindre des choses, eh bien, cette ambition-là est encore démesurée !… Une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, une seule de ces choses me suffirait ».

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Berthe Morisot – Femme devant son miroir (1890)

Le 30 avril 1883, celui qui n’a jamais cessé de soutenir Berthe mais qui se refusait de la peindre, Edouard Manet, meurt de maladie à l’âge de 51 ans. Morisot vit mal ce départ prématuré. Deux ans plus tard, une sorte de rituel se met en place le jeudi soir avec un dîner réunissant les grands noms de l’art comme Mallarmé, Renoir, Monet ou encore Degas.

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Berthe Morisot – Autoportrait (1885)

En 1885, l’artiste peindra son unique autoportrait où elle se représente elle-même en train de travailler. Elle est seule et elle tient son outil de travail, le pinceau. L’artiste au travail est une notion très importante pour Morisot. Elle présentera en 1886, 14 œuvres à la dernière des expositions impressionnistes mais en profitera pour participer l’année suivante à l’exposition internationale organisée par le galeriste Georges Petit. En 1892, son mari, Eugène Manet meurt mais l’artiste ne se laisse pas abattre. De 25 mai au 8 juin de la même année, prend place la première et unique exposition individuelle du vivant de l’artiste. Elle se tient à la galerie Boussod Valadon et Cie et propose 43 œuvres. Le Catalogue de l’exposition est même préfacé par Gustave Geffroy, critique d’art et un des dix fondateurs de l’académie Goncourt. C’est un succès qui ne retombe pas et même l’Etat commence à s’intéresser à cette artiste. C’est en 1894 que l’Etat décide d’acheter Jeune femme en toilette de bal pour l’exposer au musée du Luxembourg. C’est une consécration pour l’artiste. Elle peint de nombreux tableaux où le thème des arts est omniprésent.

Malheureusement, elle n’en profitera pas longtemps. Le 2 mars 1895, après avoir tenté de soigner sa fille Julie, Morisot attrape la grippe et meurt à seulement 54 ans. Du 5 mars au 23 mars de l’année qui suit sa disparition, les artistes Renoir, Monet, Degas et Mallarmé organisent une rétrospective de l’œuvre de cette grande artiste à la galerie Durant-Ruel. Plus de 390 œuvres sont réunies et elle reste la manifestation la plus importante jamais organisée consacrée à l’artiste. Mallarmé signera d’ailleurs la préface du catalogue. En tout, ce sont un peu plus de 400 tableaux que l’artiste laisse derrière elle.

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Berthe Morisot – La Lecture (1888)

Morisot peut facilement être considérée comme une fondatrice du mouvement impressionniste. Elle est la seule femme au milieu de ces dizaines de peintres et se verra toute sa vie comme leur égale. Elle a voulu renouveler la peinture dès ses jeunes années en représentant le monde qui l’entoure, souvent avec des toiles empreintes de spontanéité et de non-fini.

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Berthe Morisot – Jeune fille en blanc (1891)

Pour finir, car malheureusement, un article doit bien se terminer un jour, retenons ce qu’a affirmé Paul Mantz, un critique de l’époque dans le Temps en avril 1877 : « Il n’y a dans le groupe révolutionnaire qu’un impressionniste : c’est Mlle Berthe Morisot. C’est vraiment là l’impression éprouvée par un œil sincère et loyalement rendue par une main qui ne triche pas »

Marie-Belle Pargeshian

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