Les dates à l’origine de la Renaissance

Vous savez ce qui me stimule dans l’étude de l’Histoire ? C’est faire des liens entre tous les événements afin de comprendre l’époque dans sa globalité. Je me suis par exemple demandé comment nous en étions venus à inaugurer une nouvelle ère au XVe-XVIe siècles et à quitter par conséquent la période de 1000 ans que fut le Moyen-Âge. Comment Christophe Colomb en est venu à découvrir le Nouveau Monde en 1492 ?  Pourquoi avons-nous réintégré la culture antique au sein même de la nôtre, réadaptant de ce fait nos mœurs et nos règles artistiques ?

Avant toute chose, il me semble judicieux de situer cette période dans le temps pour avoir les idées claires. Si la définition des bornes temporelles de la Renaissance s’étend communément de la découverte de l’Amérique et de la prise de Grenade en 1492 à la mort d’Henri IV en 1610, certains historiens contestent cette délimitation. Certains d’entre eux considèrent, en effet, que la chute de Constantinople et la fin de la Guerre de Cent ans en 1453 provoquent un bouleversement culturel majeur, entrainant l’Occident dans une ère nouvelle. D’autres encore, à l’instar de Jacques le Goff, se demandent s’il est judicieux de découper l’histoire en tranches. Vous comprendrez-donc ma réserve à délimiter arbitrairement une période tant discutée. Disons, pour ne pas se mouiller, qu’elle s’implante au XIVe siècle en Italie, puis dans les Flandres, et se répand petit à petit en France à partir de la deuxième moitié du XVe siècle où les prémices de ce renouveaux culturel et artistique commencent à apparaitre timidement, pour s’épanouir encore davantage au XVIe siècle. Notre erreur est de penser que le renouveau artistique en France est apparu avec les guerres d’Italie de Charles VIII ou avec le penchant de François Ier pour les arts. En réalité, nous pouvons déjà en observer des manifestations sous le règne de Charles VII et de Louis XI ; je pense bien sûr à Jean Fouquet qui, connu pour avoir réalisé les portraits de Charles VII et d’Agnès Sorel et pour avoir été le peintre de Louis XI, est considéré comme  » le prince des peintres de la pré-Renaissance » par André Chastel. 

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Jean Fouquet, La Vierge et l’Enfant entourés d’anges, vers 1452-1455, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Anvers (Belgique), ©BNF

 

Pour tenter d’appréhender la Renaissance dans sa globalité, il nous faut d’abord comprendre l’essence de ce basculement dans la modernité. Littéralement, cette période historique représente un renouveau de la culture, les historiens ayant considéré pendant longtemps le Moyen-Âge comme une nuit dehomme vitruve.jpg 1000 ans où toute culture et art de vivre faisaient défaut. Ainsi, un nouvel âge apparaît au XIVe siècle en Italie dont plusieurs éléments le caractérisent :  la base de la base correspond au mouvement humaniste dont la clé de voûte est le focus sur l’homme, rompant en conséquence avec la société médiévale qui était davantage tournée vers Dieu. La Renaissance, initiée à Florence, aborde désormais le monde sous le prisme de l’anthropocentrisme. De plus, la Renaissance connaît un renouveau artistique sans précédent, favorisé par les dirigeants qui, supportant et subventionnant les artistes, deviennent des mécènes. L’archétype du patronage de l’art est Lorenzo de Medici, dit Lorenzo « il Magnifico », qui apporte son soutien à Michel-Ange, Léonard de Vinci, Botticelli…

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La naissance de Vénus, Botticelli, les Offices, Florence, 1484

Par ailleurs, l’homme de la Renaissance étant porté par une curiosité énergétique, un dynamisme dans l’exploration scientifique voit le jour, comme l’atteste la théorie héliocentrique de Copernic qui mit un terme à la théorie géocentrique de Ptolémée. Cette curiosité justifie également la découverte du Nouveau Monde, starting-point de l’ère coloniale. Dans le même contexte, la Renaissance est une ère d’innovations technologiques. L’imprimerie de Gutenberg créée en Allemagne en 1450 en martinlutherbefunky.jpgest la preuve la plus pertinente. Aussi, les réformes religieuses et politiques initiées durant la Renaissance par Luther ou encore Henri VIII engendrèrent une modification considérable du rapport à l’Eglise qui contrôlait auparavant la société. Enfin, notre analyse de cette époque ne serait complète que si nous mentionnons l’intérêt des hommes pour la littérature et la philosophie classique que le Moyen-Âge avait eu tendance à négliger, dans la mesure où il était difficile de concilier une société basée sur le christianisme avec la culture païenne. Ainsi, la Renaissance amorce une période historique en rupture avec le Moyen-Âge (bien que ce dernier soit infiniment plus riche que le suggère l’expression de « Période Sombre« ).

A présent que les assises de la Renaissance sont posées, la question est de savoir quels sont les facteurs qui engendrèrent un tel phénomène ?

 

Chute de Constantinople, 1453

Pour comprendre l’essor de la curiosité et du dynamisme caractéristiques de la Renaissance, nous devons faire un bond en arrière et nous arrêter en 1453 : comme vous le savez, cette date représente la chute de Constantinople, soit la chute de la partie est de l’Empire romain, contrairement à la partie ouest qui fut détruite en 476. Nouvelle Byzance, Constantinople fut créée par l’empereur Constantin Ier qui en fit sa capitale et devint une ville dont le rayonnement fut tel qu’elle représenta un centre culturel de taille. Seulement, elle s’éteint définitivement au XVème siècle pour laisser place à la nouvelle ville Ottomane du nom d’ « Istanbul » entréedeMehmedIIdansConstantinople.jpg(représentant aujourd’hui une ville très influente dans l’actuelle Turquie). La ville étant tombée entre les mains des ennemis, il devenait impossible de commercer avec l’Inde dans la mesure où le passage par l’est n’était plus assuré. La nécessité de trouver un autre chemin fut immédiat. C’est alors que quelques années plus tard, en 1492 pour être précise, un Italien décide de se lancer dans une expédition qui transforma la carte du monde à jamais. C’est ainsi que Christophe Colomb, voulant atteindre l’Inde par l’autre côté, se trompa monumentalement de destination et finit par atteindre l’Amérique. Et oui, le navigateur crut, ainsi que bien d’autres, qu’il s’agissait de l’Inde. Christophe Colomb fut depuis considéré comme l’homme qui découvrit l’Amérique. Ce qui est, bien sûr, complétement faux dans la mesure où les Vikings avaient déjà rencontré ce continent plusieurs siècles plus tôt. Mais c’est une autre histoire. Ce qui importe pour l’heure dans cette histoire est que la chute de Constantinople participa à l’exploration coloniale qui représente, comme nous l’avons établi plus haut, une des caractéristiques clefs de la Renaissance.

découverte amérique.jpg

      Découverte de l’Amérique par C. Colombe, gravure de 1893

 

Mais ce n’est pas tout. La chute de la nouvelle Byzance engendra également des migrations de masse de l’est vers l’ouest, notamment de nombreux hommes intellectuels emportant avec eux moults manuscrits de philosophie et de littérature grecques. Tiens tiens, l’intérêt nouveau de la culture antique n’est-il pas également un élément central de la Renaissance ? Je crois bien que oui. Nous comprenons donc désormais que la chute de Constantinople explique en partie la découverte de l’Amérique et l’enthousiasme de la littérature et philosophie grecque comme nous le prouve Cosme l’Ancien (1389-1464), le Médicis qui créa la bibliothèque de San Marco dont 35% des ouvrages présents portent sur des sujets séculiers. Il fut d’ailleurs à l’origine de la traduction de Platon en latin, demandant à Léonard Bruni de traduire La République dont il se servait afin d’assoir son pouvoir. Mais quel est le lien entre la chute de Constantinople et ce Florentin? 

Cosimo il Vecchio.jpgJacopo Pontormo, Cosme l’Ancien, 1518, Galerie des Offices, Florence

 

Concile de Ferrare- Florence, 1437-1439

En parlant de Cosme l’Ancien, grand-père de Lorenzo de Medici, et de la venue en masse des Byzantins en Occident, nous pouvons mentionner son implication dans le concile de Ferrare de 1437 dont le but majeur est de tenter une solidification religieuse des rapports est-ouest, à l’heure où ils devaient se serrer les coudes face à la menace grandissante des Ottomans. Cosme l’Ancien, bien que ne disposant point de titre de noblesse, était un banquier dont la sagacité bâtit le pouvoir de sa famille. N’oublions pas que sous sa tutelle, la banque Médicis devint celle du pape ! Donc cet esprit malin, à l’affût de la moindre occasion de parsemer son pouvoir par-ci par-là, se rendit à Ferrare et les invita à Florence, sous prétexte que le climat très froid ne mettait pas le concile dans de bonnes dispositions. C’est ainsi que toute la troupe fut transportée à Florence en 1439. Après avoir financé leur séjour à Florence, il demanda à une cinquantaine d’intellectuels qui faisaient partie du cortège de rester à Florence. Apportant leur lumière au joyau de la Toscane, ils participèrent à l’engouement nouveau pour la culture grecque qu’ils connaissaient fort bien. Ainsi, en plus de l’effondrement de Constantinople, l’agilité intellectuelle des membres de la famille Médicis participa au développement culturel de sa ville Florentine, berceau de la Renaissance

Prise de Grenade, 1492

Nous avons donc expliqué les divers facteurs ayant influencé l’intérêt de la Renaissance pour la culture antique ainsi que les origines des expéditions outre-Atlantiques. Cependant, si vous vous demandez pourquoi l’Espagne finança l’expédition de l’italien Christophe Colombe alors que son propre pays refusa d’investir dans son projet, nous devons nous attarder sur l’an 1469. En ce jour décisif que fut pour l’Espagne le 14 Octobre 1469, prise de grenadeIsabelle la Catholique épouse à Valladolid Ferdinand d’Aragon, unissant de ce fait la couronne de Castille et d’Aragon. Plus forte que jamais, la couronne d’Espagne mit fin à la présence  musulmane en Europe et reprit Grenade en 1492. Cependant, reconquérir les territoires perdus ne leur suffit pas : il s’agit également de s’occuper des territoires espagnols rongés par l’hérésie. Ayant reconquis la dernière ville musulmane, le trône d’Espagne veut en effet aller jusqu’au bout. Les musulmans et juifs alors nombreux dans le pays sont forcés à se convertir ou émigrer, expliquant les migrations de masse des membres de ces deux religions en Hollande, en Allemagne, en Pologne et en Afrique du Nord. L’idée bien sûr était de purifier le pays. On parle alors de « Limpieza de Sangre », c’est-à-dire « de pureté de sang ». Cela pouvant également expliquer l’absence du protestantisme en Espagne car il leur était difficile de s’infiltrer dans un pays où l’inquisition sévissait sévèrement. Après avoir « purifié » leur pays, il devint évident pour les dirigeants royaux de l’Espagne, fervents défenseurs de la foi catholique, d’assurer la bonne santé et la survie de leur religion partout dans le monde. Quoi de mieux que de diffuser cette religion dans les nouvelles terres trouvées ? En plus d’élargir leur pouvoir, faisant de l’Espagne la plus grande puissance de la Renaissance sous le règne de Charles Quint (petit-fils d’Isabelle et de Ferdinand), c’était la propagation du christianisme qui était en jeu. Ceci explique donc, entre autres, l’intérêt des Espagnols pour la découverte du Nouveau Monde.

isabelle de castille et ferdinand d'aragonjpg.jpgIsabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon

 

Invention de l’imprimerie, Mayence, 1450

Je vous propose maintenant d’achever notre étude avec la Réforme protestante, amorcée par le moine Martin Luther en 1517. Vous me direz, au regard du titre de cette partie, quel lien invention imprimerie.jpgpouvons-nous établir entre cette nouvelle confession et l’invention de Gutenberg ? Eh bien c’est simple comme bonjour : la question qu’il faut ici se poser c’est comment les revendications d’un moine se répandirent si vite et avec un tel succès ? L’intervention de religieux ayant tenté d’entreprendre certaines modifications au sein de l’Eglise n’est en rien nouvelle.  L’exemple du moine dominicain Savonarole en est bien la preuve.  Bien que charismatique et influent, au point de rallier à sa cause l’artiste Botticelli et le néoplatoniste Ficino, il ne reste de lui qu’une plaque sur son lieu de mort et la cellule qu’il occupa au couvent San Marco. Sa réforme s’éteignit en même temps que lui. Pourtant, après la mort de Luther, la Réforme protestante continue sa lutte et gagne en ampleur jusqu’à devenir une religion officielle encore aujourd’hui. Comment expliquer un tel décalage entre le succès de la Réforme de Luther et celui de Savonarole? Oui, c’est vrai, Luther n’était pas aussi radical que Savonarole. Mais encore ? Je dirais qu’il y a à cette question deux principales réponses : premièrement, l’imprimerie contribua grandement à la propagation des idées luthériennes qui fit que de nombreuses régions embrassèrent rapidement la Réforme, à l’instar de la  Navarre ou de la Hollande. Cette innovation technique représentait en effet un moyen de diffusion de masse qui n’existait pas auparavant et qui aurait pourtant servit de nombreuses causes. En outre, certains princes du Saint-Empire romain germanique embrassèrent la Réforme luthérienne afin de contrebalancer le pouvoir de l’Empereur Charles Quint, fervent partisan de la foi catholique. Avec ce soutien, Luther pouvait continuer sa prédication sans réellement craindre pour sa vie. Ces princes donnèrent tellement de fil à retordre à Charles Quint que ce dernier, après avoir tenté de mater leur rébellion, se résigna à proposer un compromis. Ainsi nait la paix de Augsbourg le 25 septembre 1555, initiant un compromis entre les états luthériens et les états catholiques au sein du Saint Empire romain germanique. Basé  sur le principe de « cujus regio, ejus religio » (« tel prince, telle religion« ), ce principe stipule que les princes occupant les régions de l’Empire sont libres d’adopter la confession qu’il souhaite et de l’imposer à ses sujets. Les régions dont le prince a choisi d’épouser la foi luthérienne n’ont donc d’autre choix que de suivre cette voie également.

B. van Orley, charles quint.jpg 

Bernard van Orley, Portrait de Charles Quint, vers 1516

 

Et c’est ainsi que naquit  l’une des plus passionnantes périodes de l’Histoire. Bien entendu, la liste n’ayant point la prétention d’être exhaustive, les dates citées ne sont qu’un aperçu des événements clés qui façonnèrent la période que l’on nomme Renaissance. 

 

F.A

2 réflexions sur “Les dates à l’origine de la Renaissance

  1. Pascal Siauve

    Bravo pour cet article, je me permets de vous signaler l’excellent (comme toujours) Le Goff « Faut-il vraiment découper l’histoire en tranche » qui illustre bien ce besoin mais aussi ces limites et ces réinterprétation possibles, pour Le Goff, la renaissance n’a pas existé et n’est que la continuation du moyen-age !!! Encore bravo à vous et très bonne année historique PSI

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour votre commentaire qui nous motive et nous pousse à continuer ! Tout à fait d’accord avec Le Goff et vous, il est toujours intéressant de comprendre les causes des effets et de constater une certaine continuité dans l’histoire. Merci encore et très bonne année à vous aussi!

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