Epidémie dansante de Strasbourg : la fièvre du vendredi soir

Strasbourg, Saint-Empire romain germanique, 15 juillet 1518.

En un beau jour d’été, une certaine Frau Troffea aurait passé quatre à six jours à danser dans les rues strasbourgeoises. Jusque là, rien de bien étrange, bien qu’il faille avoir de sacrés pieds pour danser autant de temps sans s’arrêter. Il faut tout de même préciser qu’elle se mit à se dandiner dans la ville après avoir jeté son nouveau-né, qu’elle ne pouvait plus nourrir, par-dessus le Pont du Corbeau…

Mais l’histoire devint réellement creepy lorsque 34 personnes rejoignirent sa danse en moins d’une semaine, et 400 personnes en moins d’un mois. Imaginez des centaines de personnes, dansant jusqu’à l’épuisement, jusqu’à mourir de crise cardiaque et de fatigue.

Cet épisode, qui fut maintes fois commenté par les autorités municipales, intellectuels et hommes d’Eglise de l’époque, est aujourd’hui communément appelée « l’épidémie dansante » de Strasbourg (William Shakespeare l’appelait déjà « the dancing plague »). Il s’agit d’une manie dansante, expression désignant une danse subite et incontrôlable d’un groupe de personnes.

Pieter Brueghel l’Ancien, La danse de la mariée, 1566, Detroit Institute of Arts

L’épidémie de danse de 1518 ne fut pas un cas isolé. Une vingtaine d’épidémies de danse furent en effet rapportées entre le XIIIe et le XVIIe siècle, telle que celle d’Aix-la-Chapelle en 1374, ou celle de Metz en 1463. La dernière qui fut recensée eut lieu à Madagascar, en 1863.

En ce qui concerne celle de 1518, on considérait que ce phénomène était dû aux machinations du diable. Les victimes étaient donc exorcisées, ou forcées à partir en pèlerinage à la grotte de Saint-Vite, à Saverne, dédiée à Saint-Guy. Pendant de nombreux siècles, ce saint, torturé par les empereurs Dioclétien et Maximien et mort en martyr au début du IVe siècle, fut réputé guérisseur de cette manie dansante. De là naquit d’ailleurs l’expression de « danse de Saint-Guy », accordée à cette curieuse épidémie. Toutefois, les saints étaient également considérés comme pouvant être à l’origine de punitions prenant la forme de telles maladies. Ces pèlerinages organisés pouvaient donc tout autant avoir pour essence une volonté d’apaiser le saint qui aurait pu provoquer cette épidémie. Au XIXe siècle, Georges Kastner affirme que « les danseurs partirent [à la grotte] escortés par un pauvre diable de ménétrier* qui jouait de la cornemuse et dansait lui-même jour et nuit comme un fou ». En tout cas, jamais les victimes ne furent inquiétées par l’inquisition.

Mais des nobles et bourgeois, qui furent pour le moins troublés à la vue de l’agitation causée par cette épidémie, demandèrent l’avis de médecins. Ces derniers déclarèrent qu’il s’agissait ni plus ni moins d’une maladie naturelle, causée par un « sang chaud ». Selon la médecine de l’époque, un sang trop chaud montant au cerveau pourrait causer des pulsions de colère, voire de folie. On chercha alors le remède qui mettrait un terme à cette maladie signant la mort de nombreuses personnes. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils trouvèrent une bien drôle façon de se débarrasser de ce fléau…

Hendrik Hondius (d’après Pieter Bruegel l’Ancien), Trois danseuses épileptiques à Moelenbeek en 1564, gravure, 1642

Les autorités de la ville commencèrent à se mobiliser entre le 22 et le 25 juillet. Ils auraient pu penser à effectuer des saignées, ou à proscrire de la nourriture froide. Mais pourquoi faire dans la facilité quand on peut être original? Considérant que l’épidémie ne pouvait cesser qu’après l’épuisement le plus total, ils poussèrent les danseurs à continuer jusqu’à ce que ce mal quitte leur corps. On chercha alors de l’espace pour les danseurs: l’hôtel de ville et le marché des céréales furent mis à disposition en tant que pistes de danse. Une scène en bois fut même érigée spécialement pour l’occasion. Mais cela n’était pas suffisant pour encourager ces pauvres danseurs à poursuivre leurs efforts. Les autorités engagèrent alors des musiciens pour les encourager. Jour et nuit ! Mais attention, seuls les cithares, violons, luths et orgues positifs étaient autorisés. Un décret du Magistrat de la ville annonça ainsi l’interdiction de jouer des timbales et des tambours.

Nicolas Poussin, Danse sur la musique du Temps, 1638, Wallace Collection, Londres

Quelles étaient en réalité les causes d’une telle hystérie ? L’historien américain Jon Waller, qui analyse les différentes hypothèses énoncées au fil du temps dans son étude sur cette étrange épidémie, écarte les causes superstitieuses et astrologiques, ainsi que l’hypothèse d’un sang trop chaud. Il évince également la thèse de l’ergotisme, une infection due à l’ergo, un champignon qui peut se trouver dans le seigle. La farine de blé était souvent utilisée pour la confection du pain. Lorsque celui-ci était vieux de quelques jours, le pain devenait moisi et des parasites se développaient. Apparaissaient alors, dans ses formes compulsives, des hallucinations, semblables à celles provoquées par la prise de LSD. Cette maladie sévit à moult reprises dans l’Histoire, notamment dans des cas présumés de sorcelleries ou d’emprises de Satan. Il n’est donc pas surprenant de voir cette infection dans la liste des possibles origines de l’épidémie de Strasbourg. Mais d’après Waller, la véritable origine de ce fléau doit être cherchée ailleurs. En effet, cette hystérie collective proviendrait selon lui d’un niveau de stress fortement élevé chez les pauvres de la ville. La misère dans laquelle vivaient les Strasbourgeois entraîna désespoir et tristesse. Cette soudaine rave party aurait ainsi été causée par une volonté inconsciente d’échapper à la réalité, par un trop plein d’émotion dans le corps qui, dit simplement, finit par lâcher. Il s’agirait donc bien d’un état de transe.

La famine et la pauvreté amènent parfois l’homme à un état irrationnel, aux marges de la condition humaine et aux portes de la folie…

Johann Rudolf Feyerabend, Danse Macabre de Bâle, XIXe siècle, Musée historique de Bâle 

Quant à savoir si la méthode (hautement scientifique et médicale) employée pour se débarrasser de cette maladie fut véritablement efficace, rien n’est moins sûr. Faire place aux danseurs n’a fait qu’aggraver la situation en favorisant la contagion. C’est qu’observer des personnes danser, pour peu qu’on ait le rythme dans la peau, nous donne envie de nous joindre à la troupe. Néanmoins, on peut supposer que de nombreux pas de danse furent inventés ces jours-là.

  • * Joueur de musique à l’occasion d’événements publics dans les villages.

Visuel d’en-tête: Matthaüs Merian le Jeune, Epidémie de danse en 1012 à Kolbeck, Historische Chronica (de Johann Ludwig Gottfried)


Sources :

Georges Kastner, Les danses des morts, 1852.

John Waller, In a spin: the mysterious dancing epidemic of 1518, Endeavour, Vol.32, n°3, 2008.

Jonathan Nicolas, Chorémanie ou « danse en transe »: le corps dansant et son rapport au pouvoir, 2019.

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