La fondation de la Royal Academy ou comment créer la Nation Britannique

Nous connaissons tous du Royaume-Uni deux règnes incroyables, hors du temps, à jamais dans l’Histoire : celui de la reine Victoria (1837-1901) et celui de la reine Elizabeth II (1952- ). Ce sont deux grandes femmes au destin extraordinaire. Mais avant elles, il y eut un homme qui, pendant son règne,vit la Nation britannique se façonner pleinement. Georges III (1760-1820), roi pendant 60 ans, à une époque où à sa prise de pouvoir, le Royaume-Uni venait d’emporter sur la France de Louis XV une victoire décisive pour le contrôle de l’Amérique. A sa mort, son pays était incontestablement la première puissance mondiale après l’épisode napoléonien. Georges III a connu toutes les instabilités. Mais de son long règne naît une idée : celle d’une grande Nation Britannique.

Alan Ramsay, Portrait en costume de sacre de Georges III, 1762, Art Gallery of South Australia

 

L’Angleterre fut longtemps considérée comme le parent pauvre de l’art européen, timide face aux mastodontes italien, flamand, français et espagnol. L’idée de départ est simple, signe d’un pragmatisme royal exacerbé : dans un siècle ou l’on cherche à s’instruire, à classer, à expérimenter, l’idée de fonder une véritable école anglaise dans l’art européen le plus important, c’est-à-dire la peinture, s’impose. Ainsi, serait représenté aux yeux du monde l’excellence à l’anglaise, un trait volontairement accentué par le roi pour rassembler l’ensemble du Royaume-Uni.

Aux origines de la Royal Academy

Dès la fin du XVIIe siècle, des initiatives d’artistes actifs sur les îles britanniques ont été lancées pour créer des clubs et se réunirent afin de partager leur art et former des élèves. Le XVIIIe siècle est le siècle d’un « mouvement académique », qui voit émerger de nombreuses solutions pour aboutir à la fondation de la Royal Academy. Mais contrairement à la Royal Academy, l’académie officielle et nationale de l’art anglais, les académies primitives qui voient le jour tout au long du XVIIIe siècle sont à l’initiative des artistes eux-mêmes, et ne sont pas placées sous la protection, précieuse, du roi. En ce sens, les îles britanniques ont un train de retard par rapport aux positions de leurs concurrents en Europe occidentale : Richelieu avait fondé l’Académie française dès 1635, alors que l’Académie Royale de peinture en France avait vu le jour en 1648, à l’initiative d’un groupe de peintres menés par Charles Le Brun, et par le roi Louis XIV. Dans les îles britanniques, aucune institution officielle telle que celles en France n’ont vu le jour, même un siècle plus tard. Les petites académies privées d’artistes britanniques sont pourtant très actives à Londres dès 1711, et proviennent d’une forte volonté de traduire la brillance de l’art européen dans un contexte purement « british ». Ils s’efforcèrent donc, sans l’appui officiel, d’ancrer la formation et l’éducation des nouvelles générations d’artistes locaux dans le cadre du mouvement académique, autour de l’idée de la Nation souveraine.

En effet, le mouvement académique émerge en parallèle avec un autre mouvement très important pour les Britanniques : la genèse de l’identité nationale associant sa quête avec la recherche d’une identité artistique britannique. 1711 marque la fondation de l’Académie de Great Queen Street à Londres à l’initiative d’un peintre d’origine allemande Godfrey Kneller (1646-1723), portraitiste à la cour des Stuart. Le noyau de cette académie privée à Londres n’est pas purement anglais, mais au contraire très cosmopolite : suédois, français, vénitiens, suisses, gravitent autour de jeunes artistes anglais. Or, la pratique artistique de ces artistes aux origines diverses s’uniformise autour du talent pour le portrait, un élément qui oriente également la formation des futures générations d’artistes.

Godfrey Kneller, Autoportrait, huile sur toile, 1685, National Gallery Londres.

De vives tensions et des désaccords au sein-même de l’académie londonienne eurent pour conséquence la sécession de 36 artistes pour fonder leur propre académie à Saint Martin’s Lane en 1720. James Thornill (1675-1734), un autre artiste londonien, mis en place une « académie libre » de dessins. Une seconde académie de Saint Martin’s Lane vit le jour à l’hiver 1735, qui tenta de réunir les différentes factions londoniennes pour harmoniser les leçons et les discours artistiques (et bien entendu politiques) propagés aux jeunes artistes. Celle-ci se trouva sous la tutelle de l’anglais William Hogarth (1697-1764). En tant que directeur, Hogarth poussa son académie vers plus d’expérimentation picturale et un creuset pour les jeunes générations. Le but est réellement de pousser les artistes britanniques à trouver une voie nationale à l’art local. En ce sens, son académie se trouve être l’ancêtre direct de la Royal Academy. Cette importante académie d’Hogarth est complétée, notamment à Londres, par d’autres de moindre mesure, qui sont dans les faits plus des clubs et des réunions d’artistes pour faire connaître leur art. Cependant, le mot « académie » est fondamental dans la constitution du mouvement académique, et présente une réalité importante pour toutes ces petites académies qui se forment à Londres et ailleurs. Elles sont aussi le reflet de la volonté des artistes britanniques de se faire reconnaître, à l’instar des peintres de l’académie de saint-Luc à Rome, en tant que véritables acteurs de la société et non comme de simples artisans. Le mouvement académique britannique dans ce XVIIIe siècle est donc un processus important vers la constitution d’une identité artistique propre, et par conséquent d’une identité nationale.

Portrait de David Garrick et sa femme, William Hogarth, huile sur toile, 1755, Collection Royal Academy

 

« Un événement de la plus haute importance, non seulement pour les artistes, mais aussi pour la Nation toute entière »

Ces mots ont été prononcés par Joshua Reynolds au moment de la fondation de la Royal Academy, dans son premier discours, alors qu’il est désigné comme Président de l’académie. Sa phrase est lourde de sens : en plus de voir la création d’une académie officielle des Beaux-Arts comme un moment important pour la Grande-Bretagne, il reconnaît le chemin parcouru avec le processus de création de l’académie, et l’importance des petites académies privées successives. Celles-ci ont non-seulement construit un réseau britannique d’artistes, dont la Royal academy est le dernier élément, mais elles sont aussi le signe d’une reconnaissance de l’entité politique britannique soulignée par un même idéal artistique désormais enseigné dans l’Académie, soutenue par le roi en personne. Il faut tout simplement rendre compte du fait que pour affirmer son statut de grande nation du monde, il faut affirmer son identité artistique propre.

Henry Singleton, la Royal Academy en assemblée générale, 1795, huile sur toile, Royal Academy

 

Dès 1768 et sous l’impulsion du Président de l’académie Reynolds, un art autonome de la peinture britannique se définit autour de principes développés tout le long du siècle passé : le portrait est désigné comme le genre britannique par excellence. Reynolds est un grand théoricien de l’art britannique, c’est sa pédagogie qui fonde réellement l’académisme en Grande-Bretagne. Deux points sont essentiels dans le bon fonctionnement de l’académie : l’éducation des artistes, par le biais notamment de la théorisation des pratiques artistiques de Reynolds, mais aussi l’exposition annuelle sur le modèle de la France, où les artistes britanniques viennent montrer leur art dans l’académie et où un concours est organisé. Toutefois, contrairement à la France, l’exposition de la Royal Academy n’est restreinte qu’à un public averti – de la haute société – afin de ne pas créer de situations qui débordent. L’atmosphère sociale de l’académie est donc purement aristocratique, mais elle est vouée à développer un véritable prototype britannique, tourné vers la bienséance et le savoir-vivre. Finalement, l’académie, sous l’égide de Georges III, dessine une véritable école anglaise de peinture, reconnue comme telle dans le monde encore aujourd’hui.

Pour résumer, qu’est-ce que fondent les quelques artistes bourgeois – pas tous britanniques d’origine – ce jour de 10 décembre 1768, avec l’aide personnelle du roi, en plus de fonder une Académie des arts ? Ils fondent un esprit britannique, basé sur l’éducation, l’échange pédagogique, et la compréhension du monde. Il faut mettre en parallèle la fondation – quoi que tardive – de la Royal Academy avec l’ambiance scientifique qui traverse toutes les hautes classes de la société britannique. Il y a un engouement pour l’étude, la recherche, les collections se sont multipliées et le British Museum est fondé dès 1753, sur un ensemble d’antiquités gréco-romaines. Cette société britannique, néoclassique, érudite et curieuse, a donc un bel avenir devant elle alors que nous nous trouvons au début du règne de Georges III : la construction de l’identité britannique durant son règne annonce la gloire et la domination sous celui de Victoria.

Sir Joshua Reynolds, Bronze devant Burlington House à Londres, siège de la Royal Academy of Arts

Sources :

BAUDINO Isabelle, « La Royal Academy n’est pas née en 1768 », Études anglaises, n°4, 2003, pp. 412-425.

BAUDINO  Isabelle, CARRE Jacques, OGEE Frédéric, Art et Nation : la fondation de la Royal Academy of Arts : 1768-1836, Armand Collin, 2004.

Catalogue de l’exposition «  L’age d’or de la peinture anglaise », Musée du Luxembourg, Éditions RMN, 2019.

 

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