Comment Ulysse résiste-t-il au chant des Sirènes dans l’Odyssée ?

Ulysse attaché au mât de son navire pour ne pas être emporté par les sirènes, scène rapportée par Homère dans l'Odyssée.

Retour sur l’un des épisodes les plus célèbres de l’Odyssée, oeuvre d’Homère au VIIIe siècle avant notre ère, qui accorda à ce poète l’éternité (et oui, on a quand même l’Odyssée de Christopher Nolan au cinéma en IMAX plus de deux mille ans ans plus tard…).

On retrouve le légendaire Ulysse qui, après l’épisode de la Guerre de Troie, tente de rentrer chez lui. Lors de son périple, qui durera pas moins de dix ans, il rencontre bon nombre de créatures, toutes aussi redoutables les unes que les autres.

Les sirènes ne font pas exception. Mais c’était sans compter l’ingéniosité d’Ulysse qui parvient à résister au chant des sirènes.

Il y arrive ni par la force, ni même par la volonté.

Il y résiste par la ruse…

La mise en garde de Circé

L’épisode occupe le chant XII de l’Odyssée. Avant de laisser Ulysse reprendre la mer, Circé, la magicienne que rencontre l’équipage sur l’île d’Éa durant leur périple, l’avertit du danger qui l’attend : les sirènes, dont la voix ensorcelante retient à jamais quiconque l’écoute.

Nul n’en réchappe, dit-elle ; les rivages qui les entourent sont jonchés d’ossements… ce qui me semble être un assez bon indicateur du caractère dangereux de ces créatures.

Mais Circé ne se contente pas d’avertir. En effet, elle donne la solution (oui, elle est sympa) : que l’équipage se bouche les oreilles avec de la cire, pour ne rien entendre. Si Ulysse, lui, veut écouter le chant, alors qu’il se fasse attacher au mât et qu’il ordonne d’avance à ses hommes de resserrer ses liens, et non de les défaire, s’il les supplie de le libérer.

Gausse et Vinchon Auguste, Ulysse chez Circé, XVIIIe siècle, © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

La cire et le mât : le stratagème d’Ulysse

Ulysse suit ces instructions à la lettre. Au moment d’approcher, il pétrit de la cire qu’il place dans les oreilles de ses compagnons, puis leur demande de le lier au mât. Le navire s’engage dans le passage, et le chant s’élève.

C’est alors que la ruse révèle toute sa nécessité. Envoûté, Ulysse se débat, supplie qu’on le détache, fait signe à ses hommes de le libérer. Mais ceux-ci, sourds au chant comme à ses ordres, resserrent au contraire ses liens et rament plus fort, exactement comme il l’avait exigé avant de sombrer dans la tentation. Le navire s’éloigne, le chant s’éteint et Ulysse est sauvé.

Le détail est capital : Ulysse s’est protégé de lui-même. Il savait qu’au moment décisif, sa volonté ne suffirait pas. Sa liberté future, il l’a confiée à ses compagnons et aux cordes, à un moment où il était encore lucide.

Ulysse est attaché à son navire par son équipage pour l'empêcher de succomber aux sirènes.
John William Waterhouse, Ulysse et les sirènes, National Gallery of Victoria, Melbourne, 1891.

Résister par la ruse, non par la force

Ce n’est pas un hasard si c’est Ulysse, et non un autre, qui triomphe des Sirènes. Dès le premier vers de l’Odyssée, Homère le désigne comme l’homme « aux mille tours » : celui dont l’arme n’est pas la puissance, mais l’intelligence rusée, cette mètis que les Grecs prisaient tant. Face aux sirènes, la bravoure serait suicidaire ; seule la ruse sauve.

Il y a même, dans ce choix, quelque chose de profondément caractéristique du héros. Ulysse ne fuit pas le danger : il s’y expose délibérément. Là où la prudence commanderait de se boucher les oreilles comme l’équipage, lui veut entendre, connaître le chant, en faire l’expérience, tout en se donnant les moyens d’y survivre. Il est le seul à vouloir à la fois savoir et rentrer chez lui.

Que promettent vraiment les Sirènes ?

On imagine souvent le chant des Sirènes comme une pure séduction. Mais dans le texte d’Homère, ce qu’elles offrent est bien plus subtil : la connaissance. Les Sirènes prétendent tout savoir de ce qui advient sur la terre, et promettent à Ulysse de le lui apprendre s’il s’arrête. Le piège tendu au plus curieux des héros n’est donc pas celui du désir, mais celui du savoir absolu : la tentation de tout connaître, quitte à ne jamais repartir.

C’est cette ambiguïté des Sirènes, à la fois fascinantes et menaçantes, liées au voyage autant qu’au danger, qui m’a d’ailleurs inspirée pour imaginer Écho des Sirènes, l’un des carrés de soie de la collection Kyanos d’Oria Terranea. Une manière de faire voyager, à mon tour, ces créatures antiques jusqu’à notre époque.

Orphée, l’autre façon de résister

L’Odyssée n’est pas le seul récit antique où des marins affrontent les Sirènes. Dans la légende des Argonautes, le navire Argo longe lui aussi leurs côtes. Mais la parade y est tout autre : c’est Orphée, l’aède, qui prend sa lyre et couvre le chant des Sirènes par une musique plus belle encore. Là où Ulysse oppose la ruse et les cordes, Orphée oppose l’art.

Deux héros, deux manières de résister à la même tentation : par la maîtrise de soi organisée d’un côté, par la puissance de la création de l’autre. L’Antiquité aimait ces variations sur un même motif.

Un geste devenu métaphore

Si l’épisode a traversé trois mille ans, c’est sans doute que le geste d’Ulysse dit quelque chose d’universel. Se lier soi-même par avance, pour ne pas céder à une tentation que l’on sait irrésistible : la scène est devenue, jusque dans la pensée moderne, l’image même de la résolution lucide : celle qui consiste à protéger nos décisions d’aujourd’hui contre nos faiblesses de demain.

C’est d’ailleurs à cette scène que le philosophe norvégien Jon Elster a emprunté le nom d’un concept aujourd’hui célèbre : le préengagement : l’acte par lequel un individu, sachant qu’il sera bientôt faible, restreint volontairement sa liberté future pour rester fidèle à ce qu’il veut vraiment.

Ulysse au mât n’est pas seulement un marin qui survit à un péril. C’est un homme qui a compris que la vraie force, parfois, consiste à reconnaître d’avance sa propre faiblesse : et à s’organiser en conséquence.

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