Voici la peinture Les Femmes d’Amphissa, un chef-d’œuvre du peintre Sir Lawrence Alma-Tadema, réalisée en 1887 et conservée aujourd’hui au Clark Art Institute de Williamstown (Massachusetts- Etats-Unis). Personnellement, j’aime beaucoup cette oeuvre qui reflète à merveille le talent de Sir Lawrence Alma-Tadema à représenter les scènes de la vie antique (franchement, j’adore).
Voici quelques exemples de peintures de cet artiste, juste pour le plaisir des yeux :



Magnifiques, n’est-ce pas ?
Mais nous ne sommes pas là pour faire l’éloge d’Alma-Tadema mais pour raconter l’histoire derrière cette oeuvre.
Bacchus et les thyades de Delphes
Celle-ci dépeint un moment captivant de la mythologie grecque, mettant en scène les ménades (également appelées « bacchantes »). Ces femmes étaient connues pour être les fidèles compagnes et adoratrices de Dionysos, le dieu du vin, de la fertilité et de la débauche (version grecque du dieu Bacchus). Avec les satyres, elles forment le cortège dionysiaque. A Delphes, la communauté des ménades était appelée « thyades ».




Les thyades en transe
Le rituel des ménades, y compris les thyades de Delphes, était une pratique sacrée et mystérieuse dans la Grèce antique. Souvent décrites comme des dévotes frénétiques, elles se rassemblaient et se livraient à des danses extatiques. Leurs rituels se déroulaient souvent dans la nature sauvage, où elles célébraient les plaisirs du vin, de la musique et des émotions débridées. On dit aussi qu’elles se droguaient avec des feuilles de lierre, ce qui, au vu de leurs danses sous la lune, ne serait pas si surprenant…
Dans ces moments de transe, les ménades sont si légères (et à l’ouest) qu’elles parviennent même à danser malgré le froid de l’hiver lorsqu’elles parvenaient au sommet des montagnes. Lorsqu’elles sont sous l’effet de la mania dionysiaque, leur résistance physique au froid est on ne peut plus impressionnante. Leurs vêtements ont beau devenir rigides au contact de l’air froid nous rapporte Plutarque, elles continuent malgré tout leurs rites sacrés.

Dans la peinture ci-dessus, qui capture toute l’énergie et la passion de ces êtres accompagnant le cortège du dieu, on peut voir ces femmes dans un état d’ivresse joyeuse, célébrant leur culte à travers des chants et des danses exubérantes.
La peinture d’Alma-Tadema est cependant différente. Il nous faut préciser que cette dernière ne reflète pas une scène ayant lieu durant une nuit quelconque. Au contraire, elle représente une scène bien précise de la vie des thyades que nous raconte Plutarque (Œuvres morales, « Conduites méritoires des femmes XIII », 249e), un philosophe romain d’origine grecque.
Une nuit chez l’ennemi
Dans un état de transe, les thyades de Delphes erraient parfois la nuit, sans pleine conscience de leurs actions. Il se trouve qu’une nuit, elles en sont venues sans le savoir à pénétrer sur le territoire d’Amphissa, une ville grecque située à plus de 10km de Delphes et qui ne semblait pas, à première vue, destinée à marquer l’Histoire.
Ville grecque de taille moyenne, elle vivait dans l’ombre de sa cité voisine, Delphes, haut lieu des oracles et des cultes d’Apollon et de Dionysos. Dans l’Antiquité, la cité sacrée de Delphes se situe en Phocide, une région du centre de la Grèce. Pendant longtemps, les Phocidiens, habitants de cette région, ont eu des rapports conflictuels avec les cités voisines, notamment les Locriens, dont Amphissa fait partie. Les Amphissiens seront d’ailleurs accusés d’avoir profané le territoire sacré du temple de Delphes, ce qui menera à la Quatrième Guerre Sacrée, lors de laquelle Philippe II de Macédoine, père d’Alexandre le Grand, rasera en partie la ville en 339 avant notre ère. C’est dire à quel point les tensions étaient vives…
Au IVe siècle, c’est-à-dire l’époque où se déroule notre histoire, Amphissa n’est donc pas une alliée de Delphes. Au contraire, les tensions sont palpables.
Pourtant, cet épisode unique bravera cette frontière politique pour un geste de compassion.

Épuisées par leur périple, les thyades finirent par s’endormir à même le sol, observées par les femmes d’Amphissa qui les découvrent au lever du soleil dans ce qui semble être un marché. Le seul homme présent dans cette composition (au fond, sur la gauche), pourrait d’ailleurs être un marchant.
Certaines de ces femmes viennent à elles, avec des plateaux garnis de nourritures. Une d’entre elles se penche même pour échanger avec une thyade, assise et tournée vers elle. Plutôt que d’alerter les hommes ou d’en faire un acte politique, elles choisirent ainsi de les aider. En découvrant ces fidèles errantes, elles se sont en effet précipitées à leur secours : elles les prirent en charge, leur prodiguant des soins et de la nourriture, veillant à leur bien-être, afin qu’elles puissent poursuivre leur voyage sans se faire embêtées par leurs maris. Ces derniers furent ainsi convaincus par leurs épouses de ne pas déranger ni nuire à leurs invités surprises, mais plutôt de les aider à regagner la frontière.
Un acte de bienveillance et de compassion pour un peuple considéré comme « ennemi ».
Voilà donc l’histoire que nous raconte Plutarque et que nous illustre Alma-Tadema, immortalisant ainsi un épisode de solidarité et d’entraide féminine.
Sources :
Jean-Arcady Meyer, Delphes: Mystère, Grandeur et Effroi du Divin, Les Editions du Net, 2025.
Dominique Jaillard, Pythies, ménades et autres possédé, In: Asdiwal, 2007, vol. 2, p. 61–81. URL : asdi_1662-4653_2007_num_2_1_870 (1).pdf