Interview – L’ artisanat d’ Asie centrale derrière la marque Kashgar Artisanat

L’artisanat en Asie centrale manifeste les traditions vivantes d’une région d’une richesse culturelle exceptionnelle. De l’Ouzbékistan au Kirghizistan, les artisans de ces pays créent en effet des pièces uniques qui reflètent à la fois l’histoire et les traditions de leurs communautés. Pour en savoir un peu plus, je vous présente Kashgar Artisanat, une entreprise qui propose une décoration d’intérieur imprégnée de l’âme et de l’histoire de cette belle région. Et j’ai de la chance : Baptiste et Tanguy, qui ont conjointement fondé ce projet, ont gentiment accepté de répondre à mes questions pour comprendre l’art et le savoir-faire de cette zone géographique et en savoir plus sur leur activité (parce que travailler à la préservation et à la valorisation des traditions artisanales d’Asie centrale, c’est quand même très chouette).

Baptiste : Bonjour tout le monde ! Kashgar Artisanat est tout d’abord né d’une idée très simple de Tanguy lors d’un voyage en Ouzbékistan en avril 2022 : permettre à des petits artisans autour du monde de faire valoir leurs talents en France, afin de vendre une production qu’ils ne vendent pas à leur échelle locale. En parallèle, je (Baptiste) suis parti au Kirghizistan en Septembre 2022 pour faire du trekking dans les montagnes du massif des Tian Shan. Par le hasard de mon itinéraire, je me suis retrouvé dans ce village au croisement des chemins, point de passage dans ce pays où les grands axes routiers sont limités. Et c’est ainsi que j’ai fait la connaissance de l’artisane, de sa famille, et découvert ces shyrdaks (tapis traditionnels) aux multiples couleurs. Sur place j’ai été touché par la simplicité de contact avec cette famille malgré la barrière de la langue, et par la volonté de transmission du savoir-faire que cette matriarche incarne. Mais pour autant, la volonté d’orienter notre projet Kashgar Artisanat sur le combat de cet atelier de femmes au Kirghizistan ne fut définitif qu’après un voyage avec Tanguy, le cofondateur, au Kirghizistan et en Ouzbékistan en mai 2023. Maintenant la volonté de Kashgar Artisanat est claire et précise : promouvoir l’artisanat et la culture locale afin de soutenir cet atelier de femmes au Kirghizistan. 

Voici une petite carte pour pouvoir situer les deux pays en question. Merci Google Maps !

Baptiste : Le peuple Kirghize, d’origine turco-mongol, ne serait arrivé au Kirghizistan qu’au XVème siècle ! Ce peuple est originaire des rives du fleuve Ienisseï, en Sibérie. Il aurait été poussé à migrer dans les terres de l’actuel Kirghizistan en grande partie par les attaques des tribus qui occupaient la Mongolie actuelle. Auparavant le territoire de l’actuel Kirghizistan était occupé par différentes ethnies nomades, que ce soit les Huns, les Perses ou encore les Turcs. Les nomades avaient des réputations de guerriers, de pilleurs, et n’étaient globalement pas connus comme de bons marchands. Ils vivaient principalement de leurs moutons et de leurs chevaux, et échangeaient en général par nécessité. Cependant ils ont toujours été de remarquables artisans, par le travail de la laine et les gravures sur bois principalement.

Le peuple Ouzbek est également d’origine turco-mongol, mais son histoire est davantage reliée à la culture persane. Jusqu’au XIXe siècle, la majorité des provinces d’Asie Centrale formaient un pays : le Turkestan. Chaque province avait sa propre gouvernance, et dans l’Ouzbékistan actuel cinq régions, ou « Khanat », marquaient leur propre identité et montraient une richesse architecturale qui le différenciait de son rival. Puis à partir de la moitié du XIXe siècle, les Russes conquirent progressivement chaque Khanat (période du “Grand Jeu”), puis créèrent la République Socialiste d’Ouzbékistan. Quatre ans plus tard, l’Ouzbékistan fut annexé à l’URSS, jusqu’à sa chute en 1991.
Les Ouzbeks sont davantage reconnus pour leur aptitude au commerce, et les villes de Samarcande, Boukhara et Khiva étaient chacune de grandes plateformes d’échanges sur les routes de la Soie. Ces villes étaient et sont encore aujourd’hui reconnues pour les textiles en soie et en coton, la céramique, les gravures sur bois ou la peinture. De nombreux scientifiques, comme Avicenne à Boukhara, ont également enseigné et partagé leurs découvertes au monde entier par le biais des Routes de la Soie.

Khusen Rustamov de Pixabay, Samarcande
Khusen Rustamov de Pixabay, Samarcande
Daria de Pixabay, Samarcande

Baptiste : Les Kirghizes ont en grande partie conservé leur mode de vie nomade jusqu’à leur inclusion dans l’Union Soviétique et une sédentarisation imposée par le gouvernement soviétique. Néanmoins, ils gardent aujourd’hui un habitat minimaliste, et les yourtes traditionnelles sont souvent encore utilisées comme habitat l’été ou pièce complémentaire à la maison, lorsqu’elle est installée dans le jardin. Ainsi, dans les villages les maisons sont composées de grandes pièces aérées. Une table basse est installée dans le salon, et la famille mange assise sur des tapis épais en velours, qu’ils utilisent aussi parfois comme matelas. Sur les murs sont accrochés en général de grandes tentures en feutre, tissées par la technique du « Saïma ». Avec les tapis traditionnels en feutre « Shyrdak », ce sont les principaux éléments de décoration. 

Exemple d’un tapis en feutre « Shyrdak »

La décoration d’intérieur de style kirghize est donc feutrée, et portée de vives couleurs comme le rouge grenat, qui symbolise la bravoure et que l’on retrouve comme couleur dominante dans beaucoup d’intérieurs. Les motifs traditionnels retrouvés sur les tapis “Shyrdak” ont une symbolique forte qui trouve son origine dans le culte du “tengrisme”, religion historique de ces anciennes tribus nomades. Ainsi les symboles évoquent des éléments de la nature, comme les montagnes, rivières, arbres. L’oiseau avec ses ailes déployées symbolise les rêves qui s’accomplissent. Ou encore la mère et son enfant, le soleil ou le peigne sont aussi des motifs qui ont leur symbolique sur ces œuvres artisanales. 

Les Ouzbeks, de part leur héritage de la culture persane, ont pour maisons traditionnelles de grandes bâtisses familiales sur un étage, composés de trois ailes principales. Au centre se situe une cour, avec traditionnellement un bassin au milieu, et un jardin potager avec des arbres fruitiers permettant également d’apporter de l’ombre pendant les étés très chauds et secs. Une aile est traditionnellement dédiée aux animaux, une pour les femmes et les enfants, et une pour les hommes. Les intérieurs sont également très minimalistes, et davantage décorés par des tentures en coton (généralement blanc) brodées au fil de soie : le Suzani, et de tissu coloré en coton/Soie que l’on appelle Ikat. En dehors du portail d’entrée, chaque pièce ne comporte pas de porte mais uniquement un voile en tissu. La décoration est donc globalement très légère et colorée. Les motifs dominants reprennent la nature : l’arbre de vie est très présent, tout comme la Grenade. Le seul animal qui peut être représenté dans la culture musulmane est l’oiseau, car il symbolise la spiritualité. Il s’agit d’ailleurs du principal animal domestique des familles ouzbeks. 

Marché de Qum Tepa, autour de Margilan, en Ouzbékistan

Les Ouzbeks et les Kirghizes vivent en famille. Dans leur culture respective, l’héritage familial est le pilier de leur quotidien. En tant qu’Européens nous sommes surpris de l’omniprésence de la famille dans le quotidien de chaque Kirghize et Ouzbek que nous avons rencontré. Par exemple, les jeunes faisant leurs études dans les capitales reviennent soutenir leur famille pendant le pic d’activité, que ce soit pour les récoltes ou l’activité touristique. 

Baptiste : Traditionnellement, la richesse des Kirghizes se compte suivant le nombre de moutons et de chevaux qu’une famille élève. Les Kirghizes vivaient essentiellement grâce à ces deux animaux. La laine de mouton permet d’isoler les yourtes, et compose le principal artisanat de décoration traditionnelle Kirghize.

Avec cette laine ils font principalement du feutre car c’est le matériau qui résiste le mieux aux différences de températures et qui protège le mieux du froid. En effet, le feutre de laine est conçu en faisant bouillir la laine, ce qui rétrécie et compacte les fibres et leur donne cette résistance, et ce côté réconfortant au toucher qui en fait quelque chose d’agréable pour la décoration d’intérieur.

Avec ce feutre les Kirghizes font également des accessoires d’habillement, comme les chaussons en feutre, ou les ”Kalpaks”, chapeaux pointus traditionnels faits de feutre blanc sur l’extérieur en général, dont le bord noir est relevé. Ces deux accessoires font partie de la tenue des Kirghizes, et les hommes kirghizes de tout âge portent encore au quotidien le kalpak. 

En Ouzbékistan on travaille traditionnellement la soie. Les vers à soie proviennent historiquement de Chine, puis ils ont également été élevés dans des mûriers dans la fertile vallée de Ferghana, située au croisement entre l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. C’est dans cette vallée où le fil de soie est conçu, puis tissé par mètre pour être ensuite transformé en vêtement ou en décoration dans tout le pays. Chaque province (ancien “Khanat”) a son propre style de broderie avec des motifs propres. 

Dans la vallée de Ferghana, la ville de Richton est particulièrement renommée pour sa céramique. Les nombreux plats, bols, tasses et carreaux de céramiques sont ensuite vendus dans tout le pays. 

Baptiste : Kashgar Artisanat valorise un artisanat entre innovation et tradition. Riche de couleurs tout en s’adaptant à des intérieurs souvent davantage meublés qu’en Asie Centrale, nous proposons des créations uniques qui sont chacune imaginées et désignées par les artisanes elles-mêmes. 

Ainsi l’atelier d’artisanes au Kirghizistan avec lequel nous collaborons conçoit deux types de tapis en feutre de laine : 

  • Les Shyrdak sont des tapis traditionnels utilisant les motifs caractéristiques des anciennes tribus nomades, avec une attention particulière sur les couleurs. Ils comportent au maximum 3 nuances de couleurs différentes.

  • Les Patchwork sont des créations originales et uniques. Il s’agit d’un assemblage de motifs traditionnels avec des chutes de feutre de laine de différentes couleurs. Cela donne une œuvre presque hypnotisante, qui apporte une âme particulière à des intérieurs relativement simples et minimalistes. 

Par le travail avec cet atelier nous cherchons à faire reconnaître les vertus du feutre de laine dans la décoration d’intérieur : l’aspect réconfortant du matériau, la contribution de l’objet à l’isolation thermique et phonique de l’intérieur, la facilité d’entretien ou encore la longévité. Ainsi nous concentrons notre travail sur la mise en avant de ce matériau, de cet artisanat et de cet atelier. 

Baptiste : En 1996, l’artisane était alors professeure à l’université de Bichkek (la capitale du Kirghizistan). Sa famille avait du mal à subvenir à leurs besoins car, depuis l’indépendance du pays, l’agriculture et l’élevage de moutons étaient confrontés à une concurrence de l’Inde et du Bangladesh par exemple. Il fallait se réinventer pour créer une richesse nouvelle qui puisse dynamiser le village. Ainsi, l’artisane a commencé par concevoir avec ses élèves des shyrdaks traditionnels, qu’elles vendaient aux rares touristes de passage. Puis petit à petit, elles ont monté l’atelier.

L’artisane nous a confié une partie des difficultés auxquelles elle a été confrontée en tant que femme à créer cet atelier dans une société où l’homme gère les activités en extrême majorité. L’artisane gère aussi l’argent elle-même, et a contracté auprès d’une banque Kirghize un prêt pour construire l’atelier de fabrication, ce qui est assez exceptionnel au Kirghizistan. Ainsi elle a été confrontée à de nombreux avis négatifs de l’ensemble du village, ainsi que des membres proches de sa famille. Mais elle a toujours été positive et volontaire, afin d’arriver à la situation actuelle. 

27 ans après, ce sont toujours les mêmes artisanes qui travaillent dans l’atelier, et l’objectif est maintenant de construire un travail régulier et stable qui puisse créer des emplois durables pour les femmes du village. L’artisane a observé de nombreux axes de développement, comme dans la formation des artisanes, ou l’aspect environnemental de l’activité.

Ainsi nous souhaitons vendre les créations en France puis créer une production sur mesure afin de développer ce travail artisanal et que l’artisane puisse embaucher les femmes à l’année, et non plus à la tâche comme c’est le cas actuellement. En effet, aujourd’hui les femmes sont uniquement payées pour les tapis sur lesquels elles travaillent. Dès qu’il n’y a plus d’activité touristique, c’est-à-dire entre octobre et mai, les femmes-artisanes ne reçoivent alors plus de salaire de la part de l’atelier. 


Loin d’être cristallisé dans le temps, l’artisanat d’Asie centrale continue ainsi d’évoluer, tout en transmettant les traditions et les savoir-faire de tout un peuple. Ce que nous pouvons donc conclure de cette interview, c’est que ces créations uniques continuent de captiver et d’inspirer, faisant de l’artisanat d’Asie centrale un trésor culturel précieux et intemporel… 

Merci beaucoup à vous deux d’avoir pris le temps de nous expliquer les singularités de cet artisanat et de nous avoir présenté votre projet que je trouve très inspirant ! Je compte suivre l’activité de Samara de très près 😉

Si vous aussi vous voulez suivre l’aventure de Kashgar, c’est par ici :

Site officiel : https://kashgarartisanat.com

Page Facebook : https://www.facebook.com/kashgar.artisanat/

Page Instagram : https://www.instagram.com/kashgar.artisanat/

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