Le khôl chez les Egyptiens et l’oeil d’Horus : simple maquillage ou référence sacrée ?

a statue of an egyptian pharaoh

Portrait d’une dame couronnée par un cône de graisse parfumée sur le tombeau de Menna, découvert au début du XXe siècle à Cheikh Abd el-Gournah.

Nous avons tous déjà vu des Egyptiens de l’Antiquité représentés avec le contour des yeux maquillé de noir, que ce soit dans les films, dessins animés, livres, et même dans les défilés de mode !

A partir de la fin de la IVe Dynastie, nous situant vers 2670 avant notre ère, la couleur verte des fards, symbolisant la jeunesse, est remplacée par le noir. Le choix de cette couleur n’est pas anodin puisque l’Egypte a pour ancien nom « kemet », ce qui signifie « terre noire ». Coïncidence ? Je ne pense pas…

Affiche du film Cléopâtre, 1963
human face figure with a golden color
©Antonio Filigno on Pexels.com

Mais contrairement à ce que nous pourrions croire, cette utilisation du khôl a assurément d’autres finalités que simplement souligner la beauté de leurs yeux. Comme nous avons pu le voir avec l’article sur les parfums dans l’Egypte antique, le sacré représente un pan important de l’art olfactif égyptien et il n’est point surprenant d’en retrouver également des manifestations dans l’art du maquillage !

Ainsi l’expliquent Eric Leroy et Lore Loir dans leur livre sur la médecine antique égyptienne :

« Le mot cosmétique comme celui de parfum prendra son sens plus tard dans l’Histoire ; dans la période antique il s’agissait d’une forme de préparation sacrée, puis par la suite profane, faite de fumigations, d’onguents, de baumes, d’huiles et de potions issus de la botanique, des minéraux, ou du monde animal (…) ».

Eric Leroy, Lore Loir, Histoire de la médecine antique. L’Egypte, Books on Demand, 2015.

D’ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler que le terme « cosmétique » provient du grec kosmos qui signifie « parement, ornement, ordre ». Il y a donc bel et bien un lien entre l’esthétique du corps et les considérations sacrées !

Pour en revenir à l’œil maquillé de khôl des Egyptiens (parce que c’est là tout le sujet de l’article), il s’agit de l’œil oudjat, ce qui signifie « protection ». Toutefois, il est également connu sous le nom d’œil d’Horus, le dieu Faucon. L’histoire que je m’apprête à vous conter nous transporte donc au cœur de la mythologie égyptienne, avec comme protagoniste le fameux Horus, fils du couple mythique d’Isis et Osiris…

Horus au temple d’Horus, Edfou, période ptolémaïque (332 av. J.-C. – 30 av. J.-C.), Florence, © Archives Alinari, Florence, ©Dist. RMN-Grand Palais / Colorpoint
Reliquaire de faucon ou Horus, période ptolémaïque (332 av. J.-C. – 30 av. J.-C.), Musée d’archéologie méditerranéenne, ©Ville de Marseille, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Luc Maby

Associé à la royauté et représenté sous forme de faucon, Horus est l’une des plus anciennes divinités égyptiennes. Il est connu pour sa lutte contre Seth, son oncle, considéré comme le chaos et la violence incarnés. Et à juste titre : jaloux de son frère Osiris, alors roi et maître de toute l’Egypte, Seth, qui n’avait pas réellement le sens de la famille, se débarrassa de lui afin de récupérer son trône. Et je dois dire que son plan était des plus machiavéliques…

Figurines : dieu Seth, © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Décamps

Lors d’un banquet, où joie et festivités étaient au rendez-vous, Seth fit venir un immense sarcophage fait de bois précieux et, alors que tous les convives semblaient subjugués par sa beauté, proposa de l’offrir à celui dont la taille serait parfaitement adéquate à celle du coffret (comme Cendrillon et la pantoufle de vair en somme). Lorsque vint le tour d’Osiris de tenter sa chance de remporter le bel objet, les hommes de Seth s’empressèrent d’enfermer le malheureux dans le sarcophage et de faire couler du plomb sur les bords afin de l’empêcher de soulever le couvercle, avant de l’envoyer couler dans les profondeurs du Nil. A l’annonce de la mort de son époux (et frère soit dit en passant), Isis, rongée par le chagrin, partit à la recherche du défunt. Elle parvint en effet à s’échapper de la chambre dans laquelle la tenait enfermée l’assassin et s’en alla rencontrer le Dieu Thot qui lui donna sept scorpions en guise d’escorte pour l’accompagner dans sa quête.

Osiris, qui avait quant à lui flottait jusqu’à parvenir sur les rives de la Phénicie, se retrouva bloqué par les racines d’un tamaris près de Byblos. C’est ici qu’Isis retrouva avec bonheur son bien-aimé, qu’elle décida d’emmener dans un endroit secret afin de le protéger de Seth. Ce serait en effet dommage de le perdre une seconde fois. Pas de chance pour la déesse, l’usurpateur parvint à découvrir l’emplacement de la cachette et, pris de fureur, découpa son frère en pas moins de quatorze morceaux qu’il dispersa dans toute l’Egypte. Je vous avais bien dit qu’il était de nature violente…

Isis, que rien ne peut vraisemblablement décourager, réussit néanmoins à retrouver chacun de ces morceaux et à reconstituer le corps du défunt dieu afin que le momifie Anubis, dieu des morts et des ténèbres. Osiris, qui revint donc à la vie comme par enchantement (et c’est le cas de le dire), devint alors roi de l’au-delà.


Petite coupure dans la lecture simplement pour vous montrer un très beau visuel montrant l’importance d’Osiris en tant que roi céleste :

Papyrus d’Ani, XIXe dynastie, Ani devant Osiris, juge de l’Au-delà


Pendentif : triade osirienne au nom d’Osorkon II, 874 – 850 av J.-C., Musée du Louvre, Paris, © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Mais l’histoire ne s’arrêta pas là. En effet, le couple eut un petit enfant : notre cher Horus. Lorsque celui-ci grandit, il estima, à juste titre, que le trône d’Egypte lui revenait de droit. Ainsi commença la lutte d’Horus et de Seth, soumis tous deux à une série d’épreuves imposée par le dieu soleil, Râ, afin de déterminer lequel des deux était le plus légitime à porter la couronne d’Egypte.

Lors d’une des épreuves, Horus se fit arracher l’œil gauche par son adversaire qui le divisa en six fragments avant de les jeter dans le Nil (sacrée manie). Muni d’un filet, le dieu Thot retrouva cependant cinq de ces six fragments et créa le morceau manquant ex nihilo par la force de la magie. Après moult péripéties, Horus, dont un sixième de l’œil gauche était donc pourvu de pouvoirs surnaturels, sortit vainqueur du combat contre son oncle et récupéra le trône de son père. Et tout est bien qui finit bien !

Ainsi, les Egyptiens firent des amulettes reprenant la forme de cet œil magique placé sous le signe de la protection d’Horus, représentant de l’ordre et de la paix. Une fois tous les morceaux réunis, l’oeil, ayant été successivement détruit puis reconstitué par une force mystique, finit par symboliser la perfection. Dans un souci d’équilibre, il importait en effet aux Egyptiens de juxtaposer le bien et le mal afin d’instaurer une harmonie cosmique.

Pectoral à l’oeil « Oudjat » retrouvé sur la momie de Toutankhamon, © CULTNAT, Dist. RMN-Grand Palais / Ayman Khoury
Pectoral en forme d’Oeil Oudjat, troisième période intermédiaire (vers 1069-664 av J.-C.) © The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / The Trustees of the British Museum
Pectoral composite avec un scarabée-oiseau surmonté de l’oeil Oudjat, Le Caire, © CULTNAT, Dist. RMN-Grand Palais / Ayman Khoury

Si beaucoup le portèrent sous la forme d’un bijou pour ses vertus apotropaïques (c’est-à-dire pour ses fonctions protectrices), l’œil du roi d’Egypte fut également à l’origine du maquillage des yeux dont les traits, étirant l’œil vers l’extérieur, rappellent ceux du faucon. Nous y voilà !

L’utilisation du khôl sous les yeux n’est donc pas simplement esthétique. Il s’agit de s’attirer la protection d’un dieu que l’on dit synonyme d’harmonie et de paix, justifiant de fait son emploi par toutes les classes sociales, hommes comme femmes. Enfin, rappelons que le khôl avait, outre sa fonction sacrée, des vertus médicales : en effet, il ne faut pas oublier que l’Egypte est un pays où le soleil est ardent, où le Nil est marécageux et où les moustiques, qui aiment les climats chauds, cohabitent avec la population. Le khôl était alors couramment utilisé pour éviter le dessèchement de la peau, ainsi que les piqures de moustiques et autres maladies, telles que les conjonctivites. Et oui, le khôl, qui est obtenu à partir de sulfure de plomb, présente bel et bien des bienfaits antimicrobiens démontrés sur les maladies oculaires, à l’instar des autres sels de métaux que sont le zinc, le cuivre ou le mercure.

En résumé, le khôl est multifonctionnel : il permet de s’armer contre le mauvais oeil, d’accentuer la forme en amande de ses yeux et de protéger le corps des éventuelles maladies. C’est donc un indispensable à avoir toujours dans son sac à main !

Sources :

Faure Michel. « Le khôl, médicament et fard oculaire, de l’Antiquité à nos jours », Revue d’histoire de la pharmacie, 80ᵉ année, n°295, 1992. pp. 441-444.

Eric Leroy, Lore Loir, Histoire de la médecine antique. L’Egypte, Books on Demand, 2015.

M. M. Al Hassael, Parfums, cosmétiques, modes et luxe de l’Antiquité à nos jours, L’Harmattan, 2012.

Philippe Bouysse, François Giraut, Gemmes, pierres, métaux, substances utiles: Florilège, de l’Antiquité aux Temps modernes, Editions Publibook, 2018.

Stephen Quirke, Jeffrey Spencer (Dir.), Le Livre de l’Ancienne Egypte, British Museum, Editions du Félin, Paris, 1995.

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