Le parfum dans l’Egypte antique : entre rituels magiques et cultes divins

De tout temps, le parfum est fortement associé au raffinement et au plaisir. Il suffit d’observer leur abondante utilisation dans les banquets antiques, que ce soit en Grèce, à Rome, ou en Egypte.

L’art de la parfumerie serait né à une époque fort fort lointaine : il aurait en effet vu le jour sur les rives du Nil il y a plus de 3 000 ans. Le savoir-faire égyptien était tel que du nom même de l’Egypte, que l’on appelait « Kymi » (« Terre noire »), est né le terme « Al-kemy ». Vous l’aurez compris, c’est de ce mot que provient le terme « alchimie ». Des documents datant du début de l’Ancien Empire égyptien évoquent de nombreux onguents, baumes et huiles parfumées qui furent utilisés, aussi bien quotidiennement qu’à de grandes occasions, pour raffermir la peau et embellir la chevelure. Et Dieu sait qu’en Egypte, la chevelure d’une femme était un puissant vecteur de sensualité ! Le parfum donnait d’ailleurs lui-même à celle qui le portait un fort pouvoir de séduction. Je ne sais pas vous, mais j’imagine bien Cléopâtre porter du parfum lors de ses visites aux palais où séjournaient César et Marc-Antoine…

Galère de Cléopâtre, longeant le fleuve Kydnos, sur laquelle va la rejoindre Antoine. On aperçoit à gauche des jeunes filles avec des encensoirs près desquelles se trouvent des pétales de roses, suggérant ainsi la projection d’odeurs pour le plaisir de la reine d’Egypte

La base de ces produits était généralement végétale, notamment les résines et les nombreuses fleurs qui composent leur répertoire : Le lotus bleu, bien sûr, mais aussi le bleuet, le coquelicot (on n’a pas attendu Kenzo pour son utilisation), la camomille, la belle rose trémière, le chrysanthème (que l’on connaît aujourd’hui comme la fleur ornant les tombes), la rose du Sinaï et les marguerites. Si le lys et l’iris n’ont été utilisés que tardivement, les fleurs de lotus bleu sont quant à elles utilisées très tôt, à la fois pour leur odeur et pour leur beauté qui sert à décorer les cuillères à fard égyptiennes et les vases à onguent.

Portrait d’une dame couronnée par un cône de graisse parfumée sur le tombeau de Menna
Vase orné de fleurs de lotus trouvé au cimetière de Sesebi en Nubie fondé à l’époque d’Akhenaton (la Nubie était à l’époque une colonie égyptienne) ©The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / The Trustees of the British Museum

Certains composants des parfums proviennent quant à eux de l’extérieur, telle que la rose qui, venant d’Asie centrale, est cultivée dans la région du Fayoum, en Egypte, à l’époque des Ptolémées, pour fabriquer l’huile de rose et confectionner des guirlandes et des couronnes.

Mais en Egypte plus qu’ailleurs, les odeurs exquises jouaient un rôle non négligeable dans leur rapport aux dieux…

Femme portant un vase d’offrande à parfum, Détail datant du règne de Nebhepetrê Monthouhotep, Paris, Louvre, ©Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Décamps

Purifier, protéger et regénérer, voilà les fonctions que les Egyptiens prêtent au parfum. Celui-ci est également capable d' »enchanter le coeur des dieux », expliquant son utilisation abondante dans la célébration des cultes. On considère d’ailleurs que ces odeurs délicieuses émanent directement du corps des dieux (c’est vous dire à quel point ils leur étaient liés dans l’imaginaire collectif égyptien).

On retrouve ces odeurs sacrées lors des processions religieuses, qui nous offrent souvent de beaux spectacles avec des enfants portant de l’encens, de la myrrhe ou encore du safran, dans des vases d’or. Cela est par exemple le cas d’une cérémonie sous le règne d’un des rois Ptolémées dont une description évoque cent vingt de ces enfants, accompagnés de dromadaires portant trois cents livres d’encens pour certains, et pour d’autres du safran, de l’iris, ou encore de la cannelle (que de précieux ingrédients).

Décor d’un tombeau représentant des femmes pressant des fleurs de lis pour en extraire l’essence pour la préparation du parfum de lis, IVe siècle av. J.-C., période ptolémaïque, ©Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Décamps

La complexité de leur confection engendre la création de véritables laboratoires, que l’on retrouve dans les grands temples qui disposent de pièces dédiées à cette activité sacrée. Sur les murs de certains temples sont d’ailleurs gravées les recettes de ces concoctions odorantes, à l’instar du temple d’Edfou, un temple consacré à Horus et situé sur la rive ouest du Nil, et celui de Médynet-Abou, tous deux connus pour leurs laboratoires. Dans celui de Médynet-Abou est inscrite en hiéroglyphes la liste des parfums de fête et les célébrations religieuses auxquels ils sont liés. Tandis que certains sont utilisés pour des rituels d’inhumations avec un encensoir, d’autres servent à nettoyer les statues divines et les autres objets utiles au culte.

Vase brûle-parfum composite sur son support, découvert dans la tombe de Toutankhamon, musée égyptien, Le Caire, CULTNAT, Dist. RMN-Grand Palais / Ayman Khoury

La toilette journalière des dieux

Tous les jours, les statues des dieux doivent être toilettées ; il s’agit de rituels de purification dont les huiles parfumées permettent de régénérer le dieu honoré. Le culte d’Horus est à propos particulièrement parlant : munis d’un brûle-parfum, les prêtres, qui considéraient les huiles parfumées comme les sécrétions du dieu solaire, portaient ces substances au niveau du front de la statue du dieu, signant le renouvellement de sa vie.

Statuette d’Amon, vers 945-712 av. J.-C, New-York, ©The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA
Statuette d’Isis et Horus, période ptolémaïque, New-York, ©The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

Chaque temps de la journée avait son parfum. Les prêtres offraient quotidiennement des essences à base de résine le matin, de la myrrhe à midi, et du kyphi le soir.

Une des substances le plus utilisées par les Egyptiens pour honorer leurs divinités est en effet le kyphi, qui accompagne les rois et reines d’Égypte depuis déjà un bon bout de temps avant notre ère. Dans son Dictionnaire amoureux du parfum, l’historienne Elisabeth de Feydeau fait en effet remonter son utilisation par les têtes couronnées à l’époque prédynastique, c’est-à-dire en 3000-4000 av. J.-C. Plusieurs philosophes et historiens de l’Antiquité évoquent ce parfum sacré, à l’instar de Plutarque, biographe grec vivant au Ier et IIe siècle ap. J.-C., qui énumère les seize ingrédients qui le composent :

Le kyphi est un composé de seize ingrédients : vin, miel, raisons secs, cyperus, résine, myrrhe, aspalathe, séséli, lentisque, asphalte, jonc, patience, les deux espèces de genièvre (que l’on appelle grand et petit genièvre), cardamome et calamus.

La concoction de cette substance n’est cependant pas réduite au mélange de ces composants. C’est tout un rituel symbolique : pendant la confection du liquide sont en effet lues des formules sacrées. Le nombre seize de ces ingrédients est également symbolique. Comme l’indique en effet Plutarque, « c’est le produit du carré multiplié par lui-même et le seul dont le périmètre soit égal à l’aire ». Rien n’est laissé au hasard.

En réalité, plusieurs recettes du kyphi existent, présentant parfois jusqu’à une cinquantaine d’ingrédients. Le miel, la myrrhe, le chypre, le vin, le roseau, les raisins, le genêt, le stoenanthe, le safran, la cardamome et le genièvre font par exemple partie des principaux ingrédients selon Annick Le Guerer, auteur de l’ouvrage Le parfum. Des origines à nos jours.


En se basant sur les textes de Plutarque et de certains textes inscrits sur des temples égyptiens, le laboratoire de recherche des Musées de France, en collaboration avec celui de L’Oréal, a tenté de reproduire cette substance sacrée si chère aux Egyptiens. Sandrine Videault, créatrice de parfums et « nez » indépendant, et Philippe Walter, chercheur au CNRS et au Centre de recherche et de restauration des Musées de France, ont ainsi permis la réincarnation de ce parfum mythique qui fut présenté le 5 avril 2002 au Caire, à l’occasion d’événements autour du parfum et des cosmétiques dans l’Egypte ancienne organisés par le Musée du Caire, le Musée du Louvre et le Musée archéologique de Marseille. Rares étant les occasions de redonner vie à des vestiges du passé, de telles démarches nous permettent, à nous passionnés d’histoire, de pouvoir revivre la magie des temps jadis…


Assimilées à des émanations d’origine divine, ces substances parfumées servaient donc à honorer les dieux. Mais ce n’est pas tout. En effet, elles étaient également utilisées pour permettre aux vivants d’accéder à la vie éternelle ! C’est pas rien quand même…

Parfum et éternité


Momie de Pachéry, Paris, musée du Louvre, ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Maurice et Pierre Chuzeville

Nombreuses sont les civilisations évoquant un élixir magique permettant d’accéder à la vie éternelle. Pensons au fameux mythe de la Fontaine de jouvence, ou à sa version christianisée, la Fontaine de vie. La civilisation égyptienne ne fait quant à elle pas exception. Empêchant le corps du défunt de se putréfier, les substances odorantes et magiques permettent en effet à celui qui perdit la vie sur terre de la poursuivre dans l’au-delà. De surcroît, la bonne odeur recouvrant le corps désormais embaumé du défunt fait de ce dernier un « parfumé ». Or, le parfum étant considéré comme l’expression intime de la divinité selon l’historienne et anthropologue Annick Le Guerer, le « parfumé » devient un « dieu ». Autrement dit, le parfum permet aux Egyptiens de passer du statut d’homme au statut de dieu.

On peut noter que la tête était parfumée avec de l’ânti pour qu’elle sente bon (l’ânti étant la myrrhe spécialement utilisée pour ses vertus magiques). A partir de la troisième période intermédiaire (c’est-à-dire entre 1075 et 664), des pastilles de cire venaient quant à elles recouvrir les orifices des momies et des linges enduits d’huiles parfumées étaient posés sur les corps pendant que les prêtres récitaient des paroles magiques encourageant le mort à retrouver la vie dans l’au-delà. Une partie du rituel de l’embaumement est à propos évoquée sur un Papyrus conservé au Louvre (Papyrus n°5158), décrivant plusieurs personnages apportant les sept huiles canoniques permettant au défunt de recouvrer l’usage de son corps. Ce rituel s’achève systématiquement par une formule sommant le disparu à vivre de nouveau : « Tu revis, tu revis pour toujours, tu es de nouveau jeune, tu es de nouveau jeune, à jamais ».

Momie d’Artémidore, New-York, The Metropolitan Museum of Art, ©Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

Parfums et offrandes

Dans les célébrations religieuses et les rites quotidiens sacrés, l’intervention de Pharaon permet la présence des dieux qu’il s’agit d’honorer. Mais la question demeure : quelle offrande choisir pour honorer les dieux ? Des parfums bien sûr !

Les parfums sont en effet utilisés dans les rituels d’offrandes, comme l’atteste un poème gravé sur un des murs du temple de Karnak, à Luxor, et traduit par M. de Rougé, qui évoque Ramsès II s’adressant au dieu Amon pour obtenir la victoire lors d’une bataille :

« Ne t’ai-je pas célébré par des fêtes éclatantes et nombreuses ? (…) J’ai enrichi ton domaine et je t’ai immolé trente mille bœufs avec toutes les herbes odoriférantes et les meilleurs parfums ».

L’emploi d’odeurs en guise d’offrandes sert généralement à s’assurer de la protection du dieu en question.

Amenemhat IV fait offrande du vase à parfum au dieu Atoum, Moyen Empire (12e dynastie), découvert à Byblos, The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / The Trustees of the British Museum

Finalement, le parfum dans l’Egypte antique est loin d’être un simple facteur de plaisir. En tant que puissant lien entre le ciel et la terre, il s’agit bien au contraire du mode de communication privilégié pour entrer en communion avec les dieux. Et n’oublions pas qu’il permet au défunt de prolonger sa vie dans l’au-delà, tel un dieu ! Dommage que les parfums d’aujourd’hui ne disposent pas du même pouvoir…


Sources :

Annick Le Guérer, Le parfum. Des origines à nos jours, Odile Jacob, 2005

Anne Laurent, Aux origines du parfum (reportage en Egypte), National Geographic, 2 mai 2002.

Christian Jacq, La tradition primordiale de l’Egypte ancienne, Grasset, 2019.

Elyzabeth de Feydeau, Dictionnaire amoureux du parfum, Place des éditeurs, 2021.

Eugène Rimmel, Le livre des parfums, E. Dentu, 1870.

Nicolas de Barry, Maïté Turonnet, Georges Vindry, L’ABCdaire du Parfum, Flammarion, 2004.

Thierry Morant, Parfums et cosmétiques dans l’Egypte ancienne, Université de la Réunion, HAL Open science, 21 août 2019.

Victor Loret, Le kyphi: parfum sacré des anciens égyptiens, Imprimerie nationale, 1887.

Le Monde, Le kyphi, l’encens mythique des Egyptiens, à nouveau créé, 3 avril 2002.

4 commentaires sur « Le parfum dans l’Egypte antique : entre rituels magiques et cultes divins »

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