Épisode 1 : Voyage au bal masqué de l’opéra en compagnie de Marie-Antoinette

Bal masqué de l’Opéra de Paris, le 30 janvier 1774

Prologue : Marie-Antoinette, la reine de la fête

Pour ce premier saut dans le temps, pourquoi ne pas nous changer les idées, loin de la Covid 19 et du confinement, à une fête du XVIIIe siècle ? Sous le règne de Louis XV puis de son fils Louis XVI, fêtes, bals et soirées dansantes s’enchaînent et ne se terminent que lorsque l’aube apparaît. On dit d’ailleurs que Marie-Antoinette était la reine de France, mais aussi des fêtes ! Avant même que son époux n’accède au trône, la jeune dauphine se rendait en effet à ce genre d’amusement, notamment aux fameux bals masqués. Souvent accompagnée de son beau-frère le comte d’Artois (futur Louis XVIII), elle s’y rendait incognito, croyant naïvement que le port du masque lui permettait de se fondre dans la masse sans être reconnue. Mais il n’en était rien : car partout où allait Marie-Antoinette, la dauphine rayonnait par sa grâce et son allégresse. Ainsi son frère, Joseph II d’Autriche, la sermonne-t-il sans cesse :

« Quelle indécence! Je dois vous avouer que c’est le point sur lequel j’ai vu le plus se scandaliser tous ceux qui vous aiment et qui pensent honnêtement. Le roi abandonné toute une nuit à Versailles et vous mêlée en société et confondue avec toute la canaille de Paris! »

Le mieux pour nous divertir serait donc de trouver une fête où sera présente Marie-Antoinette. Les bals masqués les plus réussis de l’époque sont ceux organisés à l’Opéra, à Paris, grâce à une Ordonnance du Régent datant de 1715 qui avait ouvert ces festivités. Les bals de l’Opéra avaient lieu vers la période du Carnaval, c’est-à-dire en début d’année.

Alors c’est parti ! Je tourne la boussole… La tête tourne, le sol se dérobe sous nos pieds. Nous voici le 30 janvier 1774, au fameux bal masqué.

Mais au fait, n’est-ce pas la soirée où une rencontre inattendue bouleversera le destin de Marie-Antoinette ? A nous de le découvrir…

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Chapitre 1 : La préparation

Je ne sais pas vous, mais je me sens personnellement quelque peu nauséeuse. Les sauts dans le temps, c’est vraiment du sport. J’essaie de reprendre vite mes esprits et m’empresse de ranger soigneusement la boussole dans mon sac. Il vaudrait mieux éviter de la perdre pour ne pas nous retrouver coincés au XVIIIe siècle !

Il est seize heure, soit l’heure de nous préparer pour le bal. Devant nous fondre dans la masse, une petite séance relooking pour le bal s’impose. Quittons nos habits du XXIe siècle et rentrons dans un corps d’une vrai dame et d’un vrai gentleman du siècle des Lumières ! Alors direction « Le Grand Mogol » dans la rue du Faubourg Saint-Honoré, à Paris, où se situe le magasin de Rose Bertin. Croyez-moi, on est à la bonne adresse : pleine de créativité et maîtresse dans l’art du raffinement féminin, Mademoiselle Bertin sera nommée « ministre des modes » de Marie-Antoinette lorsque celle-ci deviendra reine à la mort de Louis XV.

Tandis que les hommes se dirigent vers la cabine qui leur est destinée, nous, les femmes, nous orientons vers le dressing pour les aristocrates. Tout d’abord, il va de soi qu’il nous faut porter une «robe à la française » ; on commence par le « panier », un sous-vêtement en dessous du jupon qui va donner une silhouette étendue sur ses côtés latéraux et plate devant et derrière. Quant à la robe, elle a pour singularité d’avoir deux larges plis plats au niveau du dos sur toute sa longueur. C’est ce qu’on appelle les plis Watteau (d’après le nom du peintre, Antoine Watteau, qui aimait beaucoup les représenter en peinture). Au niveau des coudes, les manches s’arrêtent pour laisser place à plusieurs rangées de dentelles, appelées « engageantes ». Si vous êtes inconfortables avec le décolleté, généralement de forme carrée, vous pouvez rajouter des « gazes ». J’en ai vu à l’entrée de la boutique : Il s’agit de voiles en mousseline qui recouvrent le décolleté, mais la transparence suffit pour qu’on les appelle les « fichus menteurs ». Pour plus de sophistications, on peut ajouter sur la robe des nœuds, des bouquets de fleurs, des perles et des pierres précieuses. La règle d’or : ce n’est jamais trop !

En ajoutant des nœuds ci et là sur ma robe, j’entendis près de moi la propriétaire de la boutique s’adresser à une cliente d’un ton si enthousiaste que je ne pus m’empêcher d’y prêter attention : « Avez-vous vu ces splendides éventails ? Regardez celui-ci, n’est-il pas magnifique ? Ses bruns, en ivoire, sont incrustés d’or. Ou celui-ci, avec ses magnifiques scènes représentées, peintes à la gouache ? ». Il me fallut quelques secondes pour comprendre la raison d’un tel zèle : à l’époque, l’accessoire est essentiel, surtout à Paris où l’éventail est synonyme d’élégance. Mais ne perdons pas plus de temps. L’heure tourne et la voiture sera bientôt là. N’oubliez pas de vous rehausser les pommettes avec du rouge, cette couleur se référant à la jeunesse et à la sensualité, et c’est parti !

Vue de profil

Robe à la française avec ses plis Watteau,  © L. Degrâces et Ph. Ladet / Paris Musées, Palais Galliera
« Robe à la française et jupe, en soie, satin liseré, gris et vert, applications de chenille de soie verte, vers 1755 ». ©L. Degrâces et Ph. Ladet / Paris Musées, Palais Galliera

Vue de face

Eventails
Marie-Antoinette et ses dames de cour

Image extraite du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola, 2006

Eventail
Anonyme

1776-1800. ©RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux

Eventail
Anonyme

1776-1800. ©RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux

La voiture est enfin arrivée. Habillée d’une robe à la française jaune (osons le flashy !), en soie et garnie de dentelles, de rubans et de fleurs, et tenant de la main droite un éventail en nacre avec des décorations dorées, je montais dans la voiture, la tête pleine de rêves en vue de cette soirée de folie que nous nous apprêtions à vivre.

Et vous, quelle tenue avez-vous choisi pour cette fête qui s’annonce… inoubliable ?

N’oubliez pas de baisser la tête dans la voiture pour ne pas risquer d’abîmer votre belle coiffure !

Chapitre 2 : Place aux jeux !

« On dit qu’elle ne danse pas en mesure. Mais alors, c’est la mesure qui a tort! »

— Horace Walpole

Ca y est, nous y sommes : le fameux bal masqué de l’opéra ! En descendant de la voiture, c’était comme si tout un monde s’ouvrait devant moi : j’entendais d’ici la musique, les rires pleins d’allégresse et de légèreté qui sonnaient à mes oreilles comme la promesse d’une belle soirée en perspective.

En entrant dans l’opéra, j’observai ci et là des tables ovales recouvertes de feutrine verte autour desquelles s’étaient rassemblées des personnes pour qui les jeux de hasard étaient d’un grand divertissement. D’abord impressionnée devant cette foule constituant probablement l’élite aristocratique de cette seconde moitié du XVIIIe siècle, je pris mon courage à deux mains et avançai vers l’une de ces tables où je m’installai. « Excusez-moi, quel est donc ce jeu ? » demandai-je à un jeune homme qui suivait avec euphorie la partie qui se jouait devant lui. Il me dévisagea quelques instants, probablement surpris de croiser quelqu’un ne connaissant pas ce jeu pourtant si connu et apprécié. Je me surpris alors à dissimuler mon visage derrière mon éventail afin de laisser paraître une certaine timidité pouvant attendrir les hommes les plus insensibles. Aussitôt, son visage se décrispa. Je crois même qu’il esquissa un sourire, c’est vous dire à quel point il m’était devenu subitement sympathique.

Note pour plus tard : l’éventail est décidemment l’arme la plus efficace pour une femme à cette époque. Toujours en avoir un sur soi !

 Johann Baptist Anton Raunacher, Représentation d’une partie de pharaon, ©Château d’Eggenberg

Ainsi s’approcha-t-il en m’expliquant les règles du jeu : « Eh bien ma chère, il s’agit du Pharaon bien entendu ! C’est un jeu basé sur le hasard ; soit la chance vous sourit, soit vous repartez tout aigrie » me dit-il d’un air amusé, avant d’ajouter : « le jeu réunit un banquier et des joueurs appelés « pontes » autour de 62 cartes. A vous de prédire si la carte qui sortira sera une carte gagnante ou une carte perdante. Je vous l’ai dit, c’est un jeu de hasard. Mais qu’est-ce qu’on s’amuse ! ».

Pendant que mon interlocuteur se lançait dans un galimatias interminable, me racontant les sommes folles qu’avait perdues son ami il y a trois jours à ce jeu, je tentais de me rappeler ce que j’avais bien pu lire sur le jeu du Pharaon : il me vint alors à l’esprit qu’il s’agissait d’un des jeux préférés de Marie-Antoinette. Elle était capable d’y passer des heures. Tout en faisant mine d’écouter avec une grande attention les propos de mon nouvel ami, une anecdote me revint en mémoire : lors de son voyage à Fontainebleau à l’automne 1776, Marie-Antoinette avait convaincu son époux le roi de la laisser jouer au Pharaon, qu’il avait pourtant banni de la cour comme tous les autres jeux basés sur le hasard. Après que Louis XVI ait cédé ce droit à sa femme, celle-ci passa pas moins de 36 heures à y jouer. Quelle joueuse de compétition, pensais-je alors !

Une jeune femme vint cependant m’extirper de mes pensées en m’interpellant sur la supposée présence de Marie-Antoinette avant de dériver sur son irrésistible envie de rejoindre le dance floor: « on dit qu’elle est arrivée mais je ne l’ai pas encore vue. Va-t-elle danser ce soir ? Oh j’ai une envie folle de danser. Mais j’y pense, avez-vous lu l’« Almanach dansant ou Positions et attitudes de l’allemande » sorti il y a quelques années ? Il donne de précieux conseils pour danser l’Allemande. Je vous le recommande fortement ma bonne amie. Que ça change du menuet, si rigide et si chaste. Avec l’Allemande, il ne manque ni tours de bras ni entrelacs. » Avant que je ne puisse souffler mot, elle m’entraîna par le bras en direction de la piste de danse: heureusement, la musique entrainante et la vision des autres danseurs exécutants les différents pas de danse me suffirent pour m’imprégner de celle-ci et l’exécuter à mon tour. Cela me fit un bien fou !

La danse de l’Allemande, Caldwell 1772. Courtesy of The Lewis Walpole Library, Yale University.

Après avoir dansé durant une heure (que dis-je, des heures !), un point de côté vint mettre un terme à cet instant magique. Je me dirigeai alors vers le buffet sur lequel étaient disposés des coupes de champagne. Alors que je m’apprêtais à demander à deux jeunes filles près de moi si la première coupe de champagne a véritablement été moulée sur le sein de la marquise de Pompadour, la favorite de Louis XV, comme le raconte la légende, j’entendis l’une dire à son amie que la dauphine était ici. Je suivis alors leur regard qui semblait désigner une table, non loin du buffet, près de laquelle se tenait debout une ravissante jeune femme, au style aussi remarquable que sa grâce naturelle. C’était bien elle. Ça ne pouvait être qu’elle. Marie-Antoinette, s’adressant à un jeune homme qui se tenait à ses côtés, riait aux éclats. Mais qui pouvait-il bien être ? En observant le regard des deux amies près de moi, semblant osciller entre l’admiration et la jalousie, je compris que ce bel homme, à l’allure noble et distinguée, devait avoir du succès auprès de la gente féminine. J’aurais mis ma main au feu qu’il s’agissait du très séduisant Axel de Fersen…

Image extraite du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola, 2006.

Chapitre 3 : La rencontre

Carl Frederik von Breda, portrait d’Axel de Fersen, vers 1800, Château de Löfstad, Suède

Se pourrait-il que ce charmant jeune homme soit le comte de Fersen ? Si cela était le cas, je me tenais alors devant la scène qui changera à jamais la vie de Marie-Antoinette, dauphine de France et bientôt reine de ce royaume. Fils d’un sénateur et héritier d’une grande fortune, ce gentilhomme suédois avait tout pour plaire : en plus d’une noblesse et d’un tact naturels, le jeune Fersen était bien bâti. De larges épaules, musclées, et une posture droite lui donnaient un air que certains diraient viril, tandis que d’autres verraient en lui un homme hautain, voire taciturne. Mais Stephane Sweig ne précisa-t-il pas, dans son ouvrage sur la reine, que les femmes prêtaient à ce Suédois « un cœur de feu sous une enveloppe de glace » ?

Amusé par la gaîté et la vivacité de son interlocutrice dont le visage était caché derrière un masque de velours, Axel de Fersen semblait apprécier le moment. L’élégance et la grâce de la dauphine surent en effet attirer son attention. Il y avait autour de cette conversation galante une tension palpable, comme si le charme de l’un et la jovialité de l’autre avaient constitué une bulle autour d’eux. Une bulle dont l’opacité était telle qu’ils ne remarquèrent pas la foule qui s’était amassée auprès d’eux. Marie-Antoinette, qui avait déserté le lit conjugal et qui se trouvait maintenant à jouer l’extravagante aux côtés d’un autre homme, s’était en effet placée dans une situation des plus délicates. Pour empêcher qu’un scandale auréole la dauphine une fois l’aube levée, les dames de la cour intervinrent et prièrent Marie-Antoinette de retourner auprès d’elle. Je vis alors la jeune femme s’éloigner du comte, avec sur le visage, qu’elle avait laissé entrevoir à son interlocuteur avant de s’éclipser, une expression quelque peu amère. Ce n’est qu’à ce stade de la scène que je suivais avec entrain, tel un feuilleton américain qui passait sous mes yeux, que je me rendis compte que quelque chose semblait s’agiter dans mon sac. C’était la boussole. Alors qu’une faible lumière s’était allumée au niveau des flèches, l’objet vibrait de plus en plus. Je compris alors que la soirée arrivait à son terme. Il me fallait activer la machine et positionner les flèches sur le 13 novembre 2020 avant qu’il ne soit trop tard. Je sentis alors ma tête tourner et, telle une trainée de poudre volatile, quittai ce bal masqué qui, je le savais, devait entrer dans l’histoire.

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Epilogue

En rentrant chez moi, le poids de la fatigue m’envahit subitement. La soirée et le voyage du retour furent en effet éprouvants. Pourtant, je me trouvais dans l’incapacité de fermer l’œil : les scènes auxquelles j’avais assisté durant cette merveilleuse soirée ne cessaient de tourner en boucle dans ma tête. Je me demandais si de son côté, Marie-Antoinette avait su céder au sommeil rapidement ou bien si, comme moi, elle n’avait à l’esprit que cette folle soirée. Pensait-elle à lui ? S’était-elle endormie avec l’insouciante espérance de le revoir un jour ? C’est avec toutes ces questions à l’esprit et les souvenirs du bal qui me hanteront toute la nuit que je m’endormis finalement, laissant le monde des rêves me transporter à nouveau vers des contrées lointaines.

Pour découvrir l’acte 2 du couple Marie-Antoinette et Axel de Fersen, je vous invite à découvrir l’article : Les liaisons dangereuses de Marie-Antoinette et d’Axel de Fersen.


Sources:

Jean Boussac, Encyclopédie des jeux de cartes, 1896.

Hélène Delalex, Un jour avec Marie-Antoinette, Flammarion

Christian Garnaud, Le grand livre des jeux de cartes et des réussites, Editions France Loisirs, Paris, 1984.

Evelyne Lever, Marie-Antoinette.

Françoise Ravelle, Marie-Antoinette, Reine de la mode et du goût, Parigramme.

Stefan Zweig, Marie-Antoinette, Editions Grasset & Fasquelle, 1933.

2 commentaires sur « Épisode 1 : Voyage au bal masqué de l’opéra en compagnie de Marie-Antoinette »

  1. Bonjour,

    C’est la première fois que je me rend sur votre site et je dois vous dire que cette petite série me donne bien envie d’y rester !
    On y apprends beaucoup de choses en un temps record et la lecture est très agréable. Ce principe de voyage dans le temps et cette façon de raconter me fait beaucoup penser aux lectures de mon enfance, ce qui ajoute beaucoup de charmes à votre série.
    Hâte de lire le prochain épisode et de découvrir où il se déroulera !

    1. Bonjour,

      Merci beaucoup pour votre commentaire très encourageant. Je suis ravie que l’idée de la série et la lecture du premier épisode vous aient plu. J’espère que le prochain épisode saura vous plaire tout autant !
      Au plaisir d’échanger à nouveau avec vous !

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