La fontaine sacrée dans l’entrée royale médiévale (Partie 2) : les sauvages, gardiens du jardin magique

Après avoir exploré le thème de la Fontaine de vie à travers la cérémonie de l’entrée royale, je vous emmène maintenant découvrir la fontaine magique gardée par des sauvages. Oui vous pouvez le dire: au Moyen Âge, les hommes avaient beaucoup d’imagination.

Le thème de la Fontaine de vie est bien sûr lié à la Fontaine de Jouvence, que vous connaissez certainement si vous êtes des adeptes de la littérature antique (ou des fans incontournables de Pirates des Caraïbes). Mais cette fontaine est également liée à la tradition chrétienne, du moins chez le Prêtre Jean qui, dans sa description du paradis terrestre, évoque une Fontaine de Jouvence. C’est que le Prêtre Jean est plein de surprises: pour décrire à ses contemporains sa conception du paradis sur terre, il évoque l’Orient qui, outre cette fontaine, est rempli de merveilles et de créatures fabuleuses qui participent au caractère mythique de cet espace. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que la présence de ces créatures imaginaires se retrouve à maintes reprises dans les fontaines des entrées royales médiévales. En effet, la description de la fontaine au Ponceau Saint-Denis lors de l’entrée d’Henri VI à Paris évoque un bois planté « ouquel avoit hommes et femmes sauvages jouans des estus très gentilment »[1]. La présence de sauvages est également attestée à l’entrée de Charles VI à Lyon, où une fontaine sur la place de la Draperie était gardée par les deux plus grands hommes de la ville, vêtus de costumes de sauvages.

Il est fort curieux pour nos yeux de contemporains d’imaginer une fontaine dans laquelle se baignent des sauvages ou une fontaine gardée par ces derniers. Au Moyen Âge, la figure de l’homme sauvage qu’évoque fréquemment la littérature connaît un grand succès dans l’art à partir du XIIIe siècle. Bien que la signification du sauvage soit multiple[2], l’étymologie du terme « sauvage », venant du latin silvaticus et signifiant « celui qui habite dans la forêt », lie généralement cette bête au monde sacré de la forêt. Dans une étude dédiée à l’image du barbare à travers les cultures européennes, Patrick del Duca explique qu’il s’agit sans nul doute « d’une figure héritée de légendes celtiques qui fut intégrée à de nombreux textes laïcs et parfois religieux ». La présence d’un homme sauvage d’une grande taille et d’une force surhumaine est en effet déjà attestée dans des textes irlandais et gallois. L’auteur cite par exemple le conte gallois Owein, également appelé le Conte de la dame à la fontaine, dans lequel le sauvage est un grand homme noir, « aussi grand que deux hommes de ce monde, (…) » à qui il incombe la garde de la forêt. Selon lui, il est fort probable que les versions les plus anciennes du conte présentent ce géant comme le protecteur de la forêt tout autant que de la fontaine magique. La fonction protectrice quasi-sacrée du géant se retrouve dans la littérature chevaleresque française, à l’instar du roman Yvain ou le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes, dans lequel le sauvage explique au personnage éponyme qu’il garde « si cestes et justis Que ja n’ istront de cest porpris ». A moins que vous ne parliez l’ancien français couramment, vous n’avez probablement rien compris aux propos du sauvage. Mais ne vous inquiétez pas, seul le terme porpris nous est utile. Très fréquent dans la littérature médiévale, le mot porpris prit très tôt le sens d’enclos, de jardin. Le géant poilu explique donc au chevalier quelque peu perdu qu’il est le gardien de ce jardin fermé. Selon la tradition, le sauvage serait donc un protecteur d’un lieu important. La présence de sauvages dans ces entrées pourrait ainsi servir à donner à l’espace de la fontaine un caractère sacré qui serait si précieux qu’il doit être protégé par un être fort et dont la taille est particulièrement grande.

Atelier de Hans Holbein le Jeune, dessin pour un vitrail, XVIe siècle, British Museum

Il serait d’ailleurs tentant de les imaginer portant un gourdin, que l’on attribue généralement aux sauvages de grande taille dans les représentations médiévales. On reconnaît également la figure du sauvage à l’excès de poils que l’on simule avec un costume en lin enduit de poix avec des plumes et des poils. Les enluminures du manuscrit de Froissart relatant la scène dramatique du bal des ardents montrent bien ces sauvages recouverts de poils de la tête au pied. La représentation des flammes sur leurs vêtements n’est cependant due qu’aux circonstances de la fête… Vous savez, la fête où une bougie s’est approchée un peu trop prêt des sauvages qui se sont enflammés aussitôt. En plus de protéger les lieux sacrés, les sauvages au Moyen Âge savaient également mettre le feu sur le dance floor.

Philippe de Mazerolles, Bal des ardents, Chroniques de Froissart, enluminure, 1440-1472, Ms. Harley 4380, fol.1, Londres, British Library

La fonction de protecteur du sauvage est par ailleurs confirmée par sa représentation sur des devantures de maisons à pan de bois, telle que le montre la maison dite « de l’Homme des bois » située à Thiers et datant du XVe siècle. En effet, le devant de cette maison présente un trumeau hourdé à panneaux de bois sur lequel figure un « homme sauvage ». La figuration de sauvages supportant l’écu d’une famille symbolise également leur fonction protectrice, en tant que garants de la survie de la lignée.

Maison dite « de l’Homme des bois », XVe siècle, Thiers
Jean Fouquet, Le martyre de Sainte Apolline, Heures d’Etienne Chevalier, 1452-1460, Chantilly, musée Condé

Le dévouement protecteur des sauvages à la fontaine sacrée de l’entrée de Charles VI n’explique cependant pas la présence d’hommes et femmes sauvages dans le bois planté dans la fontaine à l’entrée d’Henri VI. En effet, comme le récit anonyme de cette entrée l’indique, les sauvages sur cette fontaine sont en train de jouer, ce qui nous éloigne de la vision des gardiens protecteurs. La signification de leur présence doit donc être cherchée ailleurs. Outre sa fonction protectrice, l’homme sauvage est également associé à la fertilité et à la force virile, sa pilosité suggérant la puissance sexuelle. Bien que moins présente, la femme sauvage est également sujette à des représentations et est très souvent présentée seins nus et portant un enfant, faisant en conséquence écho à la fertilité.

Jean Bourdichon, Famille sauvage, XVIe siècle, Dessin à l’encre, BnF, Gallica

La représentation de sauvages sur la fontaine pourrait donc personnifier la nature et rappeler le caractère sensuel que la tradition de l’art courtois confère à la fontaine. Un espace luxuriant auquel invite le Cantique des Cantiques, véritable source d’inspiration dans la conception courtoise du jardin. Le lait et le vin, auxquels peut s’ajouter l’hypocras ou encore du « clairet» pour certaines entrées, s’écoulant généralement de ces fontaines peuvent d’ailleurs rappeler le premier verset du cinquième cantique :

_ Je mange mon rayon de miel avec mon miel, Je bois mon vin avec mon lait…

_Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d’amour ! 

          Du reste, il est difficile de savoir s’il s’agit d’une représentation artistique souhaitant volontairement faire écho à un lieu sensuel ou bien d’une critique du plaisir charnel que bannit le monde chrétien. Comme le rappelle très justement Martine Clouzot, « les animaux et les grotesques sont un moyen de mettre en garde contre les dangers du corps et contre l’impudeur de laisser libre cours aux mouvements de la volonté de la chair et des sens ». Qu’il s’agisse d’une mise en garde chrétienne contre les plaisirs du jardin courtois ou bien d’une volonté de se souvenir de l’Eden délicieux, force est de constater qu’il existe à l’époque un jeu d’influences réciproques entre la symbolique du jardin de Dieu et celui du jardin développé dans la littérature courtoise.

Pour connaître la suite, il faudra attendre la troisième et dernière partie !

[1] Archives de la mairie de Londres, registre K, fol. 101v-103.

[2] D’après le récit de Jean Froissart, nous trouvons également des hommes sauvages portant la litière d’Isabeau de Bavière lors de son entrée à Paris.

[3] Relation solennelle des entrées dans la ville de Lyon, Lyon, Delaroche, 1752, p.1.

[5] Associé à la folie et servant d’antipode à la figure du chevalier, l’homme sauvage est perçu négativement jusqu’au XIVe siècle.

[10] Il s’agit d’une boisson sucrée à base de vin, de miel et d’épices.

[11] Le « claret » ou « claré » est une liqueur comprenant également du miel et des épices (Dictionnaire Godefroy, « Claré », Paris, F. Vieweg, XIXe siècle, vol.2, p.146).


Sources :

Florent Pouvreau, « L’hybridité de l’homme sauvage dans l’art médiéval », Besseyre, Marianne et al., L’animal symbole, Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019.

Marie-Thérèse Haudebourg, Les jardins du Moyen Âge, Perrin, 2001.

Martine Clouzot, « La musique des marges. L’iconographie des animaux et des êtres hybrides musiciens dans les manuscrits enluminés du XIIe au XIVe siècle », Cahiers de civilisation médiévale, 42e année, n°168, 1999.

Patrick del Duca, « L’homme sauvage : le barbare au Moyen Âge », Jean Schillinger, Philippe Alexandre (dir.), Le barbare : images phobiques et réflexions sur l’altérité dans la culture européenne, Peter Lang, 2013.

Philippe Walter, Dictionnaire de mythologie arthurienne, Imago, 2014.

Stamatios Zochios, Le cauchemar mythique : Etude morphologique de l’oppression nocturne dans les textes médièvaux et les croyances populaires, thèse sous la direction de Philippe Walter, Université de Grenoble, 2015

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