La fontaine sacrée dans l’entrée royale médiévale (Partie 1) : Le thème de la Fontaine de vie

Alors que l’entrée royale ne représente qu’une bien modeste fête au XIIIe siècle, celle-ci tend à se complexifier à partir du règne de Charles VI. De simple accueil du roi, elle devient une véritable cérémonie où sont organisées des festivités et des réjouissances dans lesquelles la communauté urbaine laisse libre cours à sa créativité. Ainsi apparaissent de nouveaux éléments de décoration et des mises en scène théâtrales qui, outre le divertissement procuré, visent à glorifier la personne du roi. Contrairement au sacre dont la visibilité est relativement restreinte, cette mise en lumière du roi à travers cette cérémonie permet à la monarchie d’exprimer son pouvoir auprès du peuple en utilisant un langage symbolique se référant à des traditions diverses et évoluant au fil des siècles. S’inspirant des traditions païenne, chrétienne et courtoise, le Moyen Âge dispose d’un précieux réservoir de symboles et d’images poétiques qui contribuent à l’élaboration d’une mythologie propre à la période médiévale et qui se trouvera reflétée dans le rituel de l’entrée royale. Mises en scène chevaleresques avec Alexandre le Grand, le roi Arthur et Charlemagne, ornements floraux et créatures fabuleuses sont au rendez-vous !

Comme toute fête religieuse ou d’inspiration religieuse, l’entrée royale est une réactualisation d’un passé glorieux ou la projection d’un futur mythique espéré. Ainsi l’explique Mircea Eléiade dans Le sacré et le profane : « Participer religieusement à une fête implique que l’on sort de la durée temporelle « ordinaire » pour réintégrer le Temps mythique réactualisé par la fête même ». Dans cette optique, le temps sacré, qui hisse la ville hors de la conception temporelle ordinaire, implique nécessairement également un espace à caractère sacré. Aux croisements des différentes traditions liées à l’âge d’or païen, à la Jérusalem céleste et au jardin courtois, la cérémonie de l’entrée va donc utiliser de nouveaux éléments de décoration et mises en scène pour mettre en relief la sacralité de l’événement, parmi lesquels peut être citée la fontaine…

Narcisse à la fontaine, tapisserie, Laine et Soie, vers 1500, Museum des Beaux-Arts, Boston

Tout comme l’âge d’or, le paradis renvoie à la figuration d’un jardin. Le terme même de paradis, en hébreu pardès comme en grec paradeisos, signifie « jardin, verger ». Le mythe du premier jardin tire ses racines des anciennes civilisations de la Méditerranée orientale pour qui ces espaces verts avaient une place de premier ordre dans leur conception du monde. En parlant des lieux désertiques où s’est développée la civilisation perse, Marie-Thérèse Haudebourg explique que l’image du bonheur y était associée à celle d’une oasis où l’eau qui coulait sur des terres fleuries engendrait la vie : 

« Peuplés d’animaux exotiques et d’arbres extraordinaires ramenés d’expéditions lointaines, ornés de marbres, de fontaines où l’eau coulait d’abondance, les jardins créés par les rois manifestaient leur puissance quasi divine de monarques capables de vaincre l’hostilité du désert ».

Imaginez, comme le décrit la Bible, et en particulier la Genèse, un beau et grand jardin, planté à l’Orient, où croît une végétation luxuriante sur une terre irriguée par un fleuve. Voilà ce qu’est le jardin d’Eden. Dans ce jardin aux allures paradisiaques (c’est le cas de le dire), les fleurs ne fanent jamais et de riches breuvages jaillissent des fontaines sacrées (ce que l’on retrouve d’ailleurs dans les récits de la littérature antique). Par la tradition païenne et biblique, l’homme du Moyen Âge a ainsi à l’esprit le caractère bucolique du temps sacré où règnent paix et harmonie, comme en témoigne l’importance du cloître dans le monastère. Il n’est donc pas surprenant de trouver de manière récurrente dans ces entrées des éléments décoratifs se rapportant à la thématique du jardin mythique…

Les frères Limbourg, Le Paradis terrestre, Les Très Riches Heures du duc de Berry, vers 1416, Musée Condé, Chantilly

A partir du XIIe siècle, les jardins inondent les romans de chevalerie qui font à la fois de ces espaces un lieu magique, sacré et propre au plaisir et au divertissement. Dans ce jardin à la croisée de la littérature courtoise et de la tradition biblique, la fontaine devient un élément décoratif central. Ancrée dans ces traditions, l’entrée royale n’échappe pas à l’attrait de la fontaine dans son spectacle qui en fait l’objet d’une véritable mise en scène. Dès l’entrée de Charles VI à Paris en 1380 figure en effet une fontaine, d’où jaillissent du lait, du vin et une eau limpide, comme le souligne le Religieux de Saint-Denis :

Il y avait aussi en beaucoup d’endroits des fontaines artificielles, d’où jaillissaient en abondance du lait, du vin ou une eau limpide, dont la vue captivait, malgré eux, les regards des passants [1].

La présence d’une fontaine est également attestée à l’entrée d’Isabeau de Bavière en 1389, de Charles VI à Lyon la même année, d’Henri VI à Paris en 1431 et de Charles VII à Paris en 1437. Le lien de la fontaine avec la tradition biblique est une source évidemment non négligeable de la mise à disposition des fontaines existantes et de fontaines créées spécialement pour l’événement. Outre la place importante accordée au pouvoir de l’eau, l’Ancien Testament indique que le fleuve d’Eden se divise en quatre branches le Gange, le Nil, le Tigre et l’Euphrate – que symbolisent les quatre allées qui, au sein du cloître du monastère, forment une croix avec une fontaine en son centre. La référence de la fontaine au fleuve du jardin d’Eden est d’ailleurs affirmée explicitement dans des jeux de mystères médiévaux ( c’est-à-dire des représentations théâtrales), à l’instar du Mistère du vieil testament lorsqu’il s’agit de la décoration de la Creacion du paradis terrestre :

Adoncques se doivent monstrer quatre ruysseaux, comme a maniére de petites fontaines, lesquelles soient aux quatre parties du Paradis terrestre et chacun d’cieulx escrips et ordonnez selon le texte [2].

La présence de précisément quatre sources jaillissantes de la fontaine à l’entrée de Charles VII dans sa capitale, où coulent à flot de l’eau, du lait, du vin rouge et du vin blanc, ne saurait en outre être une coïncidence. Il est cependant difficile d’avoir une idée de la forme que revêtent les fontaines dans ces entrées puisqu’aucune des enluminures représentant ces événements n’en montrent et que les fontaines médiévales, jugées fort simples à la Renaissance, furent détruites pour être reconstruites. La fontaine du Ponceau, citée à de nombreuses reprises dans les témoignages de ces entrées, fut par exemple détruite au siècle suivant. Fort heureusement, les récits faisant mention de ces fontaines décrivent pour certaines d’entre elles leurs aspects et leurs ornementations. D’après le récit d’Enguerrand de Monstrelet, la fontaine à l’entrée de Charles VII à Paris comporte une fleur de lys jetant de l’hypocras, du vin et de l’eau mais aussi une terrasse de fleurs de lys au-dessus de dauphins. Que ce soit au Moyen Âge ou dans les époques ultérieures, la présence dans les fontaines de cet animal, considéré comme le roi des poissons, est récurrente. Le christianisme antique, qui aperçut à maintes reprises le motif du dauphin accolé à l’ancre du dieu Poséidon, adopta plus tard le même emblème pour figurer le Sauveur sur la Croix. De nombreux récits extraits de la mythologie grecque participent en effet à l’assimilation du dauphin à la figure du sauveur : les dauphins qui sauvèrent Mélicerte, fils du roi de Boétie, et le poète Arion montrent à eux seuls la puissance de cette assimilation.

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Mosaïque de la Maison au Trident dans le quartier du théâtre de Délos en Grèce

En outre, les dauphins au niveau des pieds de la fontaine parisienne à l’entrée de Charles VII ont sur leur tête une terrasse sur laquelle figure saint Jean Baptiste montrant l’Agnus Dei. Cette mise en scène de Jean-Baptiste et de l’Agneau se rapporte sans équivoque à l’image de la Fontaine de vie, développée dans l’iconographie chrétienne à partir du XIVe siècle. Comme l’explique Emile Mâle, le sang de Dieu, dont « chaque goutte avait sauvé des milliers d’âmes », est l’objet au Moyen Âge d’une grande réflexion qui finit par donner forme à l’image du sang divin comme d’un fleuve dans lequel il fait bon de se baigner. Charmant.

Hubert et Jan van Eyck, Adoration de l’Agneau mystique (Détail), 1432, polyptique, Cathédrale Saint-Bavon de Gand

Et c’est ainsi qu’apparaît le thème mystique de la Fontaine de vie. Nous y voilà. S’appuyant sur la Bible qui affirme que le sang de Jésus Christ nous purifie de tout péché, la Fontaine de vie devient naturellement une figuration de la rédemption, comme l’atteste la fontaine de l’entrée de Charles VII où la référence à Jean-Baptiste, qui avait présenté Jésus en disant « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29-34.), rend manifeste le pouvoir purificateur du sang de Dieu. Dans les illustrations exploitant ce thème, les fidèles sont ainsi très souvent invités à se baigner dans la fontaine de sang afin d’être purifiés, comme le montre le retable de Jean Bellegambe où la foule se rue vers le bassin surmonté du Christ en croix, encouragés par des anges et des Vertus.

Jean Bellegambe, Le Bain mystique, Peinture à l’huile sur bois, 1510-1525, 83 × 120 cm, Palais des Beaux-Arts de Lille

Enguerrand de Monstrelet précise par ailleurs que dans la fontaine à l’entrée du roi « y avoit ung pot ou estoit une fleur de lis, laquelle fleur de lis jettoit bon ypocras, vin et eaue ». Il semblerait donc que la fontaine à l’entrée de Charles VII, sur la terrasse de laquelle figure « saint Jean Baptiste qui monstroit le Agnus Dei », présente une fleur de lys d’où coulent ces différents breuvages. Pour rappel, la fleur de lys est l’armoirie royale dès le règne de Louis VII, au XIIe siècle. Sa présence sur une fontaine, et en particulier en tant que partie décorative d’où jaillissent les boissons, n’est pas anodine. Il ne serait pas étonnant que la ville de Paris, qui reçoit le roi « en tout honneur et très grande humilité », ait voulu, par la mise en scène de cette fontaine, flatter le pouvoir royal en le présentant comme celui permettant à son peuple d’atteindre le salut (la fleur de lys étant l’emblème du pouvoir royal ). Peut-être pouvons-nous y voir un élément propre au contexte parisien du début du XVe siècle : seulement dix-sept mois après avoir chassé l’occupant de la capitale, Charles le Victorieux fait son entrée dans la ville qu’il n’avait pas revue depuis qu’il avait dû la fuir en mai 1418. 

Ratification du traité de Troyes conclu entre Henri V et Charles VI à la cathédrale Saint-Pierre de Troyes

Depuis le Traité de Troyes de 1420, le royaume de France se trouvait en effet divisé entre un ensemble anglo-bourguignon d’une part et un petit territoire sous le contrôle du jeune Charles d’autre part. Sous la régence du duc de Bedford au nom du roi Henri VI, la ville de Paris s’était rangée, sinon du côté anglais, du moins de celui de la Bourgogne. Ce n’est finalement qu’au prix de grands sacrifices que Charles VII parvient à reconquérir Paris, qui s’était volontiers accommodé de la présence ennemie. Le roi ne pardonnera jamais au peuple parisien de s’être montré hostile à l’égard du vrai roi légitime, et la capitale a bien conscience de cela. Ainsi faut-il peut-être voir dans la Fontaine de vie avec un lys un symbole élaboré en vue des circonstances, gageant que la ville de Paris se repend de ses fautes et plaide pour la miséricorde de ce roi « Fontaine de justice ». Les différentes mises en scènes montées en ce jour de fête tournant autour des thèmes de la miséricorde, de la justice et de la repentance, pourraient d’ailleurs confirmer cette idée. L’humble figuration de la ville par une jeune fille à genoux et aux mains jointes en signe de supplication devant le roi illustre bien le souci de montrer à son souverain qu’elle se remet entièrement à lui et qu’elle le prie de la pardonner. Cela reste de l’ordre de l’hypothèse, mais dans une cérémonie où tout est finement calculé, il y a tout lieu de croire que la dimension politique de la fête se trouve reflétée dans ses mises en scène décoratives.

        D’autre part, la conception d’une fontaine donnant à qui s’y baigne la vie éternelle n’est pas sans rappeler le thème du Saint Graal ou, plus encore, celui de la Fontaine de Jouvence. Il s’agit d’un thème iconographique très apprécié au Moyen Âge et popularisé par l’art courtois, si bien qu’on le retrouve sur différents supports artistiques. Un inventaire des biens de Charles V datant du 21 janvier 1379 fait mention d’un tapis, aujourd’hui perdu, figurant cette fontaine magique censée accorder la vie éternelle à quiconque boit de son eau ou s’y plonge. Tout comme la Fontaine de vie, la Fontaine de Jouvence symbolise une renaissance pour celui ou celle qui s’y baigne, comme en témoigne la figuration sur certaines représentations de cette fontaine en une forme s’inspirant de celle de fonts baptismaux, c’est-à-dire des bassins contenant l’eau pour le baptême dans l’église. La fresque présentant cette fontaine légendaire au château de la Manta en est une belle illustration :

Giacomo Jaquerio, La Fontaine de Jouvence, fresque, vers 1420, Saluces, Château de la Manta, Grande Salle

J’espère que ce voyage dans ce monde fabuleux à la croisée de riches traditions vous a plu. La suite à découvrir dans le prochain article. Stay tuned !

[1] « Erant et in multis locis artificiales piscine, lacte, acquis vinoque limpidioribus redundantes, que transeuncium in vitos detinerunt oculos, et quadam videndi aviditate invitante, operum eximia novitate veniencium aspectus non sinerent saciari », Chronique du Religieux de Saint-Denis, trad. et éd. Bellaguet, 1839, t.1, p.32.

[2] Mistère du vieil testament, éd. et trad. James de Rotschild, vol.1, 1878-1891, p.27.


Sources :

Christian Heck, Rémy Cordonnier, Le bestiaire médiéval, Citadelles & Mazenod, 2011.

Emile Mâle, L’art religieux de la fin du Moyen Âge, Armand Colin, 1995.

Etienne Nodet, L’Odyssée de la Bible, Paris, Les éditions du Cerf, 2014.

Louis Charbonneau-Lassay, Le Bestiaire du Christ, Albin Michel, 2011.

Marie-Thérèse Haudebourg, Les jardins du Moyen Âge, Perrin.

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