INTERVIEW- Bernard Bourdin et le droit divin de Jacques VI-Ier d’Angleterre

Docteur en histoire des religions, en théologie et en philosophie, Bernard Bourdin est professeur à l’Institut Catholique de Paris. De la philosophie à l’histoire, l’auteur de l’ouvrage Le christianisme et la question du théologico-politique (2015) sait faire découvrir à ses étudiants les différents systèmes politiques et religibb-photo-e1577381764195.pngeux dans les pays européens du XVIe et XVIIe siècles. C’est que cette période, haute en couleur, connaît des changements cruciaux tant dans la sphère politique que religieuse et l’Angleterre n’en est pas épargnée : à l’heure où Elizabeth, fille d’Henri VIII et Anne Boleyn, sent son heure approcher, il lui faut trouver un héritier. Mais on sait tous que son surnom de Virgin Queen (Reine Vierge) lui est bien apparié… Qui sera alors l’héritier ? Après la Guerre des Deux-Roses, comment le royaume anglais survivra-t-il à un nouveau changement dynastique ? Ce ne sera pas sans peine… ni sans une évolution de la doctrine de la souveraineté royale. En effet, c’est à cette période qu’apparaissent les prémisses du régime de droit divin anglais.

Pour nous éclairer sur ce que recouvre la notion de droit divin et sur ses origines, Bernard Boudin a gentiment accepté de partager sa passion sur Un souffle d’histoires et de répondre à nos questions. A travers cet article, c’est donc le thème du système politique anglais du début du XVIIe siècle que nous découvrons.

 

Comment en êtes-vous venu à vous focaliser sur la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle en Angleterre ? Qu’ont ces siècles de particulier dans l’histoire de ce royaume ?

A l’EHESS où je m’étais inscrit, j’ai rencontré Marcel Gauchet qui m’a proposé de travailler sur Suarez, un philosophe et théologien espagnol jésuite, mais je lui ai répondu que je n’étais pas très hispanisant mais plutôt anglicisant. Je venais, par ailleurs, de découvrir à ce moment-là un théologien anglican de la fin du XVIe siècle, Richard Hooker, et un roi d’Ecosse, Jacques VI, qui deviendra roi d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier Stuart. Je lui ai alors dit que c’était plutôt de ce côté-là que j’aimerais m’orienter. Il y a d’ailleurs un lien avec Suarez puisqu’il y a une controverse entre ce dernier et Jacques Ier au sujet du droit divin.

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John De Critz the Elder, Roi Jacques Ier d’Angleterre et VI  d’Ecosse, National Portrait Gallery (Londres)

Je me suis donc penché sur cette période en Angleterre car je me suis toujours intéressé à l’histoire des idées politiques et il se trouve que la fin du XVIe et le début XVIIe siècle voient la montée en puissance de l’idée d’Etat. C’est à ce moment que commence à se poser la question de comment légitimer l’Etat et comment affirmer son autorité. Et il y a un contexte historique particulièrement important lié aux guerres de religion, qui créent de la division. En Angleterre, les crises de religion créent des divisions que l’Etat tentera d’apaiser en unifiant, fédérant, le royaume autour d’une figure d’autorité.

Cet Etat, pour qu’il existe dans un monde marqué par le christianisme, doit trouver des sources religieuses à sa légitimité. C’est là que va entrer en scène le droit divin : il s’agit d’une théorie qui va défendre l’idée selon laquelle le roi est légitime par accord divin, indépendamment de tout couronnement.

Pourriez-vous détailler ce contexte politique particulier propice à l’éclosion de cette théorie ?

Le héros qu’on va suivre tout le long de cet article est le roi Jacques VI et Ier.

Jacques VI et Ier, par John de Critz (vers 1606
John de Critz the Elder, Jacques VI et Ier, vers 1606, Dulwich Picture Gallery (Londres)

Il est né en 1566 et a été baptisé catholique comme sa mère mais reçoit toutefois une éducation calviniste, notamment par Georges Buchanan. Buchanan est un humaniste protestant calviniste qui a beaucoup réfléchi aux questions politiques. Il s’oppose à tout pouvoir monarchique absolu et considère le tyrannicide comme légitime, c’est-à-dire que le souverain peut être assassiné s’il ne répond pas à ses devoirs.

Jacques VI d’Ecosse, qui règne très jeune puisque sa mère est morte en 1567, est donc éduqué par quelqu’un fermement opposé au trop grand pouvoir monarchique. On lui explique aussi que l’Eglise a une supériorité sur le pouvoir temporel du roi et que ce dernier doit être soumis au pouvoir des pasteurs.

Mais avec le temps, Jacques VI prend le contre-pied de l’enseignement de son éducateur Buchanan. Et roué de plus en plus à l’exercice du pouvoir face à ces perturbateurs que sont les pasteurs, il prend certaines mesures affirmant son pouvoir, dont la plus connue est lorsqu’il réimpose l’épiscopat (c’est-à-dire la fonction d’évêque) en 1584, ce qui n’est pas au goût des calvinistes.

En Angleterre, les choses évoluent également. La reine Elizabeth n’ayant pas d’enfant, est donc la dernière des Tudors. Se pose alors la question de la succession au trône anglais. Cette question devient notamment cruciale dès la fin des années 1590. Et Jacques VI, qui a déjà un bon bilan à son actif du pouvoir royal (puisqu’il est roi d’Ecosse depuis ses un an), s’impose comme un bon candidat.

Portrait de la reine Élisabeth par Segar, 1585.
William Segar, Portrait de la reine Élisabeth, 1585

Quel est le lien de parenté entre les Stuart et les Tudors ?

Ses droits sur le trône d’Angleterre viennent de ce qu’il est par sa mère l’arrière-arrière-petit-fils du roi Henri VII Tudor, tandis qu’Elizabeth Ière était sa petite-fille. Donc finalement, Jacques VI est un parent d’un degré assez faible d’Elizabeth. Aux yeux des Anglais qui souhaitaient éviter un retour au catholicisme dans leur pays, le roi d’Ecosse avait cependant l’avantage d’avoir été élevé dans le protestantisme, contrairement à d’autres.

Comment le roi d’Ecosse en est-il venu à théoriser le droit divin ?

Il faut savoir que Jacques VI est un roi cultivé, qui écrit. J’ai d’ailleurs édité deux de ses œuvres (référence en bas de l’article). Il est exceptionnel qu’un roi écrive sur la pratique du pouvoir monarchique. Il a eu des assistants littéraires, mais lui-même a aussi beaucoup écrit, sur la politique, sur la religion, et a même rédigé des œuvres poétiques.

A la fin du XVIe siècle, avec son expérience de roi d’Ecosse, Jacques VI écrit deux ouvrages majeurs : The true law of free monarchies (La vraie loi des libres monarchies) en 1599 et le Basilicon Doron l’année suivante. Ce dernier, qui signifie « Présent royal » en grec, est en quelque sorte l’équivalent d’un miroir des princes[1] destiné à son fils Henri[2].

Quand il écrit son pamphlet The true law of free monarchies, il fait le bilan de son gouvernement royal et se prépare à son potentiel règne en Angleterre. Il a bien compris qu’il allait succéder à Elisabeth, et se lance alors dans de véritables opérations de communication. Il envoie aux Anglais ses conceptions politiques pour préparer le terrain, les préparer à la manière dont il compte gouverner leur royaume. Il ne le sait pas encore, mais ce qu’il écrit sera le programme de l’absolutisme monarchique anglais jusqu’aux années 1688-1689, c’est-à-dire jusqu’à la deuxième révolution anglaise.

Quelles sont les sources sur lesquelles il s’appuie pour penser sa théorie de droit divin ?

Il s’appuie essentiellement sur des textes bibliques pour développer son concept d’accord divin, plus connu sous l’expression de « droit divin ». En bon protestant pour qui seule comptent les Saintes-Ecritures (sola scriptura), il s’appuie sur la Bible de Genève, qui est une bible calviniste datant de 1560. Le souci avec cette version de la bible, c’est qu’on y voit très clairement que les calvinistes qui l’ont rédigée sont anti-royalistes, ce qui le poussera d’ailleurs à créer sa propre version de la bible qui sera publiée en 1611[3].

Frontispice de l'édition princeps (1611) de la Bible du roi Jacques, par Cornelis Bol.
Cornelis Bol, Frontispice de l’édition de 1611 de la Bible du roi Jacques

Mais pour l’heure, le roi doit se contenter de la version calviniste. Il s’appuiera particulièrement sur le 1er livre de Samuel 8, 9-20[4]: il s’agit du texte évoquant la genèse du royaume d’Israël.

Maintenant que nous avons mieux cerné le contexte, quel est donc le développement de la théorie de l’accord divin du roi ?

Se fondant sur ce texte, il soutient l’idée qu’à l’instar de la royauté d’Israël, son autorité vient directement de Dieu et son pouvoir ne dépend pas des pasteurs.

Le rôle du roi dans son royaume est fondamental car de lui dépendra l’accès de ses sujets au paradis. La fin spirituelle est supérieure au temporel, certes, mais c’est le roi qui conduit son peuple au salut. De ce fait, le souverain a une mission cruciale, ce qui rend son autorité particulière. Ainsi, l’exercice de son pouvoir amène le bien public.

Il insiste sur le fait que seul Dieu est juge du contrat qui lie le roi à ses sujets et, ainsi, se soustrait à la loi terrestre. Le roi est donc au-dessus de la loi des hommes, il n’y a donc plus aucune limite constitutionnelle à son pouvoir, sauf le jugement de Dieu dans ses actions qui doivent être inspirées par le bien public.

En quoi la théorie de l’accord divin diffère-t-elle du modèle politique médiéval présentant déjà le roi comme tirant son pouvoir de Dieu ?

L’affirmation du soutien de Dieu est, en effet, déjà présente au Moyen Âge mais celle-ci doit passer par le sacre. Ce qui est nouveau avec ce roi, c’est que ce dernier magnifie l’autorité royale et la confession religieuse n’est finalement que seconde. Cela veut dire que sa légitimité est au-dessus des considérations ecclésiastiques. Le roi est roi légitimement et indépendamment de ce que les évêques en pensent. Cela change beaucoup de choses : le roi est souverain de son royaume indépendamment du sacre et son pouvoir ne dépend pas de l’Eglise qui ne peut plus se prononcer sur sa légitimité. Il est roi et c’est tout. L’Eglise reste tout de même importante puisqu’il s’agit d’un Etat confessionnel mais elle est davantage incluse dans la structure de l’Etat. Elle devient une institution de l’Etat en quelque sorte.

Cela engendre également des conséquences sur la succession : l’accord divin étant héréditaire, les descendants du roi obtiennent le même soutien divin, sans devoir être sacré. Fondement théologique et légitimité héréditaire sont solidaires l’un de l’autre.

Est-ce qu’il n’y aurait pas là les prémisses de l’absolutisme ?

En effet, l’accord divin permet de légitimer l’autorité royale et donnera par la suite l’absolutisme. L’autorité royale et l’absolutisme sont deux choses bien distinctes à l’origine mais vont finir par se combiner. Bien qu’à cette époque on ne parle pas encore d’absolutisme, on en voit toutefois les prémisses.

Comment réagissent les Anglais face à ce nouveau système politique, eux pour qui la Common Law est si précieuse et ne peut être transgressée ?

Il y a en effet, outre-manche, une supériorité de la loi qu’on ne connaît pas en France. Alors que notre droit repose sur le droit romain, le droit anglais est essentiellement issu de la Common Law. Celle-ci est immémoriale et lorsque Jacques VI d’Ecosse devient roi d’Angleterre, sous le nom de Jacques Ier, le gouvernement est obligé de conjuguer la Common Law avec le droit divin. On s’inquiète donc à la lecture de ses écrits puisqu’on se rend bien compte qu’ils vont à l’encontre de la culture juridique anglaise. Mais Jacques est habile. Fort de son expérience de roi d’Ecosse et doté d’un certain pragmatisme, il sait apaiser les tensions. Dès 1603, il prononce plusieurs discours dans lesquels il affirme son pouvoir tout en étant conciliant avec les parlementaires. Mais ceux-ci n’en sont pas moins attachés à leur fonction. Ils se montrent notamment plus rigoristes que le roi à l’encontre de la minorité catholique.

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Gravure du XVIIe siècle montrant les responsables de l’attentat Gunpowder Plot

En témoignent les trois attentats contre le roi, dont le plus connu est le troisième (Gunpowder Plot), exécuté le 5 novembre 1605 par des catholiques dont le fameux Guy Fawkes. A ce moment, les tensions religieuses sont extrêmement accrues : les parlementaires, tous anglicans ou protestants, adoptent des mesures pénales très répressives contre les catholiques. De même qu’un protestant ne pouvait vivre à Paris, un catholique ne pouvait vivre à Londres. Jacques Ier ne l’entend cependant pas ainsi : après l’attentat, il se rend au Parlement et explique que les catholiques anglais sont autant ses sujets que les autres. Tout ce qu’il veut, c’est que l’ensemble de ses sujets lui soient fidèles et peu importe leur confession finalement. Qu’ils soient protestants, anglicans, catholiques, il veut une loyauté immuable. Pour cela, il va, à la suite de l’attentat de 1605, imposer l’année suivante un serment d’allégeance à ses sujets catholiques. Invoquant le droit divin, le roi exige de ses sujets catholiques qu’ils rejettent le pouvoir du pape d’excommunier le roi et de reconnaître que son pouvoir est supérieur à celui du souverain pontife. Autrement dit, peu importe les conceptions religieuses, sauf quand elles portent atteintes à son autorité. On peut y voir avec le serment d’allégeance, la mise en pratique du droit divin des rois. Cette théorie qui permet de distinguer entre le religieux et le politique, constitue un début de sécularisation de la légitimité du pouvoir politique. Telle est la conséquence paradoxale du fondement transcendant (Droit ou accord divin) et héréditaire de la dévolution du pouvoir royal. Nous pourrions établir un parallèle avec la situation française de la même époque.

 

Une petite conclusion :

Ce qui est connu en France sous le nom de « religion royale » a son équivalent juridique en Angleterre depuis la première moitié du XVIe siècle avec la suprématie royale sur l’Eglise, exercée par les Tudors puis corroborée par la théorie du droit divin direct à l’avènement de Jacques Ier en 1603. Pour Jacques Ier, il ne fait aucun doute que la maîtrise politique d’une société sur elle-même implique un État souverain écartant toute ingérence étrangère, y compris au nom du salut des âmes. Au nom de cette théorie ferme de la souveraineté, on aura compris que le serment est un enjeu juridique et théologico-politique fondamental. Mais tout cela engendrera, comme on peut le conjecturer, des conflits avec le Siège romain. Dans les années qui vont suivre, le pouvoir étatique anglais sera en effet confronté à des controverses l’opposant à la Papauté.

 

***

Un grand merci au Professeur Bernard Bourdin qui a eu l’amabilité de nous faire découvrir ce roi d’Ecosse et d’Angleterre. Et à vous, chers lecteurs, si vous souhaitez creuser le sujet, n’hésitez pas à consulter l’Apologie pour la défense du serment de fidélité de Jacques Ier d’Angleterre que Bernard Bourdin a édité en 2014. Pour les plus curieux, vous pouvez également découvrir une traduction et une édition critique du pamphlet The true law of free monarchies sous la référence suivante : La Vraie loi des livres monarchies de Jacques VI d’Ecosse, Presses Universitaires de la Méditerranée, Coll. « Astrae », 2008.

 

[1] Il s’agit de traité d’éthique, très en vogue au Moyen Âge, dont le but est de guider le roi dans sa conduite à suivre à l’aide de préceptes moraux.

[2] Son fils Henri est ainsi nommé en référence à Henri VIII, roi d’Angleterre et père d’Elisabeth. Ce choix réside dans sa volonté de montrer une continuité et d’insister sur sa légitimité.

[3] La King James Bible, qui se trouve à Bodleian Library de Oxford.

[4] Livre de Samuel chapitre 8 et versets 9 à 20.

 

F.A

4 commentaires sur « INTERVIEW- Bernard Bourdin et le droit divin de Jacques VI-Ier d’Angleterre »

  1. Merci pour cette interview très bien menée et éclairante avec le professeur Bourdin. On a souvent tendance à croire que l’absolutisme aurait été une spécificité française ou espagnole, continentale en tout cas, contre laquelle l’Angleterre aurait été en quelque sorte immunisée. Comme il arrive souvent, l’histoire s’avère plus complexe que cela.

    1. Nous sommes ravies que l’interview vous ait plu, merci pour vos encouragements !
      C’est en effet souvent plus complexe qu’il n’y paraît: plus on creuse un sujet, plus on se rend compte qu’on est loin d’en avoir fait le tour. Mais c’est ce qui rend l’histoire si passionnante 😉

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