L’entrée royale médiévale : une fête au service du pouvoir

Au crépuscule du Moyen Âge, le royaume de France n’est pas au bout de ses peines. Plongée dans la Guerre de Cent ans, meurtrie par la guerre civile opposant Armagnacs et Bourguignons et heurtée par la crise pontificale que représente le Grand Schisme d’Occident, la France est en effet en bien mauvaise posture. Mais aussi sombre soit le tableau, rien ne peut entacher l’enthousiasme des villes à organiser fêtes et réjouissances qui leur sont si chères. Il faut dire qu’à cette époque, on a le sens de la fête! De Noël à l’Epiphanie, en passant par la fête des Fous, la fête des Chandelles et la Fête-Dieu, la vie festive au Moyen Âge suit un calendrier très rythmé. À ces heures où l’on échappe à la dureté de la vie, la ville quitte alors son air triste et revêt, le temps d’un instant, ses plus belles couleurs : on chante, on boit, on danse… La ville, désormais, brille.

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Livre d’Heures de Charles d’Angoulême, Danse de bergers autour de l’arbre de mai, BNF

Parmi ces célébrations, pour la plupart d’origine païenne, il en est certaines qui se distinguent par leur caractère politique. Je pense bien sûr aux entrées royales…

C’est à la Rome antique que l’entrée royale doit ses origines. Accompagné de ses soldats, de son butin et de ses prisonniers de guerre, le Romain victorieux revenant de bataille défile processionnellement dans la ville romaine et est acclamé par la foule. C’est alors chose bien belle à voir et l’entrée royale médiévale est bien loin d’égaler la somptuosité de ces triomphes romains.

Raymond de Poitiers accueillant Louis VII à Antioche, d'après une enluminure de Jean Colombe pour Les Passages d'outremer de Sébastien Mamerot, vers 1473-1474. .jpg
Raymond de Poitiers accueillant Louis VII à Antioche, d’après une enluminure de Jean Colombe pour Les Passages d’outremer de Sébastien Mamerot, vers 1473-1474.

En effet, au XIIIe et XIVe siècle, l’entrée d’un roi dans une ville n’est alors qu’une bien modeste fête. Mais cette cérémonie connaît un développement considérable à partir de la fin de ce siècle, et continuera à s’épanouir tout au long de la Renaissance.

Quel événement justifie la célébration d’une entrée royale au Moyen Âge ? Est-ce lorsque, pareillement aux Romains, le roi repend une ville des mains de ses ennemis ? Cela peut en effet être le cas, comme nous le voyons  notamment avec l’entrée de Charles VII à Paris en 1437, après avoir repris la capitale que les Anglais lui avaient arrachée. Cela peut également être la première entrée du roi dans la ville à la suite du sacre.  Il s’agit alors sans doute de l’entrée du roi la plus importante de son règne. À Paris en 1389, l’entrée d’Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI depuis déjà 4 ans, s’inscrit dans ce contexte. En outre, l’entrée royale peut être célébrée lorsque le souverain voyage à travers son pays et rencontre son peuple. Les villes rivalisent alors en festivités et déploient leur richesse pour impressionner leur souverain et lui faire bon accueil. Cela est illustré par le voyage de Charles VI dans le Midi du royaume en 1389.

Entrée de Jean II le Bon
Jean Fouquet, Entrée de Jean II le Bon, enluminure tirée des Grandes Chroniques de France, XVe, BNF

L’espace public est en effet aménagé de sorte que de la ville se dégage une réelle atmosphère de fête. Le souverain arrive et il nous faut lui faire honneur. Les murs des maisons sont ainsi recouverts de riches tapisseries et l’on jonche les rues de fleurs et d’herbes odorantes. Du vin, ou encore du lait et de l’hypocras, coulent en abondance de fontaines richement parées. Musiciens, danseurs,  jongleurs et fous sont bien entendu au rendez-vous. C’est donc dans cette ambiance festive que s’installe le rituel processionnel médiéval : le roi, arrivant aux portes de la ville, est accueilli par les bourgeois qui lui remettent les clés de la citadelle, en signe de soumission. Après quoi, le monarque, accompagné d’un fastueux cortège, entre triomphalement dans la ville. A lieu alors une véritable procession où toutes les couches sociales sont représentées : le personnage principal, le roi, est entouré de ses braves soldats et de ses nobles conseillers. Les bourgeois et le clergé accueillent le roi et conduisent le cortège dans la ville. Quant au peuple, celui-ci tient une place importante dans cette mise en scène ; point d’œuvre d’art sans spectateur ! Ainsi voyons-nous les rues envahies par la foule venant acclamer leur souverain. Les maisons côtoyant les rues sont également réquisitionnées par le peuple qui observe l’admirable procession par les fenêtres, comme le précise le héraut de Berry dans sa Chronique du roi Charles VII à l’occasion de l’entrée de ce dernier à Paris en 1437.

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Martial d’Auvergne, Reddition de Châlons-sur-Marne (1429), dans Les Vigiles de Charles VII, 1484

Représentant le peuple de France avec à sa tête son roi, la procession chemine à travers la ville et s’arrête à certains endroits où sont jouées, sur des échafauds, des scènes qui s’animent au passage du cortège royal. À son entrée dans la ville de Paris en 1389, l’épouse de Charles VI, Isabeau de Bavière, s’arrête devant l’hôpital de la Trinité et y découvre une représentation théâtrale : il s’agit d’une scène de croisade opposant, d’une part, les chrétiens commandés par Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion et, d’autre part, les musulmans guidés par Saladin. En 1437, c’est les sept vertus et les sept péchés capitaux qui, montés sur des bêtes selon le témoignage du Héraut de Berry, apparaissent devant le roi Charles VII. L’entrée royale est donc le fruit de toute une mise en scène qui doit une large part de sa réalisation au théâtre.

Par ailleurs, l’entrée royale est l’occasion de faire étalage de sa richesse. À l’occasion de l’entrée de Charles VI à Paris en 1380, le Religieux de Saint-Denis, qui nous offre un précieux témoignage de l’époque à travers ses chroniques, nous rapporte que les  » chevaliers et seigneurs (…) étalèrent tout le luxe imaginable pour donner à cette fête le plus d’éclat possible ». Aussi pouvons-nous évoquer la richesse et le luxe de la couronne de la reine Isabeau de Bavière, réalisée à l’occasion de son entrée dans la capitale en 1389. En effet, les comptes royaux nous informent que l’orfèvre parisien Jean du Vivier fabrique une magnifique couronne, digne de l’épouse d’un roi, comprenant pas moins de 93 diamants et des centaines de perles et de saphirs. Un véritable trésor donc !

Froissart, Entrée d'Isabeau, manuscrit done before 1483
Manuscrit de Froissart, Entrée d’Isabeau de Bavière à Paris, réalisé avant 1483

Petit à petit, des éléments politiques viennent s’ajouter et s’inscrire dans la tradition : c’est le cas, par exemple, du dais.

Entrée du Roi Charles VII. Il chevauche sous le dais royal porté par les Capitouls..png
Entrée du Roi Charles VII, Toulouse, 1441

Apparu pour la première fois lors du voyage dans le Midi du roi Charles VI en 1389, le dais, que l’on appelle alors « pavillon », «poêle» ou « ciel », est un drap décoré soutenu par 4 à 6 bâtons et sous lequel se place le roi. Les Chroniques du Religieux de Saint-Denis  racontent qu’à l’entrée de Charles VI à Lyon en 1389, le monarque est reçu par quatre belles et nobles demoiselles richement parées,  couvertes de pierreries et portant un dais de drap d’or sous lequel est conduit le roi. Une véritable mise en scène ! Mais cette dernière va plus loin que nous pourrions le penser… En effet, l’utilisation du dais dans les entrées royales trouve ses origines dans les processions de la Fête-Dieu où l’on porte le Corps du Christ sous un dais, figurant ainsi l’entrée triomphale du fils de Dieu dans la ville sainte. Il est donc intéressant de préciser que le dais de l’entrée royale prend racine dans une procession et fête religieuse. Le roi, entrant dans sa ville, est donc mis à l’image du Christ entrant à Jérusalem. Ce thème, qui tient de la Religion Royale, est également manifeste dans la présentation de thèmes religieux, comme l’Annonciation, la Passion du Christ, ou encore dans la figuration des saints, protecteurs de la France. Paris s’étant soumis au jeune roi d’Angleterre Henri VI pendant l’occupation anglaise de la capitale, le saint de la ville, qui n’est autre que Saint-Denis, ne peut donc plus être utilisé. Intervient alors Saint Michel: en tant qu’ange-gardien combattant le Mal et intercesseur auprès du Seigneur, ce saint est l’idéal protecteur du royaume. Déterminant la hiérarchie céleste à la fin de l’Antiquité, Denis l’Aréopagite place en effet Michel et les autres archanges auprès des hommes à qui ils apportent le soutien de Dieu. Saint Michel prend donc une place de premier ordre sous le règne de Charles VII et devient le patron royal. Dès 1418, le roi fait d’ailleurs figurer l’archange sur ses étendards, ce qui montre l’importance de ce dernier. Ainsi le voit-on apparaître sur les étendards aux entrées du roi victorieux dans les villes de Paris et Rouen. L’entrée montre donc que le roi a le soutien de Dieu et, ce faisant, peut sauver son peuple et amener prospérité et gloire à son royaume.

Généralement, la procession s’arrête au coeur de la ville, où se trouve l’église. Ici, le roi descend de son cheval et entre dans la Maison de Dieu pour y prier. Lorsque le monarque sort, il est conduit à l’hôtel où il passera la nuit. Les bourgeois de Paris et les gérants de la ville viennent alors lui rendre visite afin de lui soumettre leurs requêtes, sans oublier d’apporter avec eux des présents. C’est qu’on ne se présente pas les mains vides devant le roi… Voici une anecdote amusante au sujet des dons du Chapitre de la primatiale Saint-Jean à Charles VII, lors de son entrée à Lyon en 1434, que l’on trouve dans le registre des comptes du Chapitre tenus par André Perrier : on ordonna que six douzaines de torches, 5O livres d’épices et 300 ras d’avoine soient offerts au roi. Cependant, le chevalier et maître d’hôtel du roi, Hugues de Noyers, proposa de remettre lui-même ces offrandes au roi et qu’il soit offert bien moins que ce qui était initialement prévu, c’est-à-dire une douzaine de torches, 6 boîtes d’épices et 3 écuelles d’avoine. À l’instant où ces offrandes furent présentées à Charles VII, les gens accompagnant le roi se ruèrent dessus et réquisitionnèrent ces biens pour leur propre usage. Hugues de Noyers se tourna alors vers André Pierrier et lui dit : « Bel hôte, voyez ce que fût devenu votre don si vous aviez tout apporté. »

Le lendemain de l’entrée, la ville poursuit les festivités qui peuvent s’étaler sur plusieurs jours. À Paris en 1380, l’entrée de Charles VI est l’occasion parfaite pour d’interminables fêtes. Durant 3 jours, chevaliers et seigneurs, accompagnés de charmantes dames de haut rang, passent leur temps en tournois et en divertissements militaires. En 1389, la visite de Charles VI offre à la ville de Lyon 4 jours de bals et de divertissements théâtraux.

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Chroniques de Froissart, Représentation des joutes à l’occasion de l’entrée d’Isabeau de Bavière à Paris, vers 1460, BNF

L’entrée royale médiévale est donc l’objet d’une vraie mise en scène. La ville déploie alors un luxe inouï pour accueillir son bon souverain, sans cesse exalté par les nombreux décors et représentations théâtrales. L’entrée du roi est ainsi l’occasion d’une véritable fête où toutes les couches sociales sont réunies et profitent des festivités et où le monarque rencontre le peuple qu’il guide vers la victoire et vers le royaume des cieux.

 

Sources :

Bernard Guenée et Françoise Lehoux, Les Entrées royales françaises de 1328 à 1515, Editions Du Centre National De La Recherche Scientifique, Paris, 1968

Colette Beaune, Naissance de la nation France, Gallimard, 1985

GAUDE-FERRAGU Murielle, La Reine au Moyen Âge : Le pouvoir au féminin XIVe -XVe siècle, Tallandier, 2018

Alain Montandon (travail collectif), Civilités extrêmes, PU Blaise Pascal, 1997

F.A 

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