Glendalough, un havre de paix irlandais

Contribution extérieure

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Ah l’Irlande… pays de U2, des charmants Jonathan Rys Meyer et Collin Pharell, de Samuel Beckett, de James Joyce ou encore d’Oscar Wilde ; pays des pubs et de la Guinness où sont nées les traditions de la Saint Patrick et d’Halloween et les rythmes entraînants de la musique irlandaise. Cela vous plaît ? Attendez, ce n’est pas fini. L’île émeraude, c’est aussi une terre sauvage et mystique aux ruines hantées par les esprits de créatures folkloriques, une terre celte christianisée que les Vikings ont foulée du pied… Vous l’aurez compris, l’Eire, comme on dit en gaélique, est un pays qui me fascine. J’ai eu la chance d’explorer ses paysages verdoyants lors d’un séjour de plusieurs mois. A une heure trente à peine de Dublin, j’ai découvert un endroit magique, tant du point de vue culturel que naturel. Laissez-moi donc vous emmener dans le comté de Wicklow, également prénommé « le jardin de l’Irlande », dans une petite bourgade touristique que l’on appelle Glendalough. Les montagnes de Wicklow entourent une étroite vallée où se situent le village et ses deux lacs : l’Upper Lake et le Lower Lake (le nom en est dérivé : Gleann da Loch signifie vallée des deux lacs). La vallée est magnifique, réputée pour ses paysages et ses sentiers de randonnée. Le village en lui-même est en réalité une rue (rassurez-vous elle contient le minimum vital irlandais : un pub) surplombée d’un vestige de la spiritualité celtique du Moyen-Age : le site monastique de Saint Kevin.

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© carte Matt et Kim Rudge, wee-rabbit.com

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Né aux environs de 489 Saint Kévin, ou Coemgen de Glendalough, est un saint important dans la culture religieuse irlandaise. De sang royal, il suit une formation pendant douze ans auprès de Saint Petroc, un moine de Padstowe, avant de la poursuivre à Kilnamanagh et d’être ordonné prêtre par l’évêque Lughai. Il s’installe à Glendalough en tant qu’ermite dans une grotte au bord de l’Upper Lake (St Kevin’s Bed) et y passe plusieurs années de sa vie. La grotte n’est plus accessible mais il est possible de gagner un autre lieu où il aurait vécu (St Kevin’s Cell) en remontant légèrement vers les montagnes. Kevin est ensuite rejoint par des disciples qui investissent un premier espace monastique (St Kevin’s desert).

img_3358Au fil du temps, la place a commencé à manquer face au nombre croissant de moines venant s’installer, c’est pourquoi le monastère s’est implanté plus bas et d’autres lieux de culte et d’habitation ont été bâtis. Après la mort de Kevin en 618 (il avait alors 120 ans soit dit en passant), le monastère continua de s’étendre, tout comme sa réputation, et il devint un véritable centre culturel ecclésiastique, élevé au rang de diocèse, où l’on enseignait la théologie et la grammaire irlandaise. Saint Kevin aurait écrit une règle mais il ne nous en reste rien aujourd’hui. C’est à Saint Lawrence O’ Toole que l’on doit une ère de renouveau à Glendalough au XIIe siècle. L’activité du hameau dura de nombreuses décennies, jusqu’en 1398, date à laquelle il fut détruit par les Anglais qui ne laissèrent derrière eux que des ruines. Ce sont elles que l’on peut découvrir aujourd’hui, elles comprennent notamment une tour ronde haute de 33 mètres datant du XIe siècle qui servait d’entrepôt pour les livres rares et les reliques, et quelques pans d’une cathédrale construite en l’honneur de Saint Pierre et Saint Paul datant du XIIe siècle. De nombreuses tombes jalonnent le terrain, elles côtoient les restes d’anciennes constructions.

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Cinq versions de la vie de Saint Kevin sont disponibles en latin et en irlandais, la plus ancienne date du Xe ou du XIe siècle. Elles sont en grande partie hagiographiques et ne nous apportent pas grand-chose d’un point de vue historique, mais elles ont le mérite de nourrir les traditions et les légendes autour du personnage. Voici quelques petites histoires concernant notre saint qui vont nous permettre de mieux comprendre ce que signifiait être un ermite dans la vallée de Glendalough au VIe siècle:

Kevin vivait une vie très ascétique et priait presque toujours à l’extérieur, peu importe le temps. Pendant son séjour à Glendalough, il passait une heure tous les soirs dans les eaux glaciales du lac. Il y était tourmenté par un monstre et Dieu envoyait un ange, à chaque fois, pour réduire ses souffrances, éloigner la créature et réchauffer le lac. Un ascète bien choyé, il faut avouer.

Sa beauté étant à la hauteur de sa sainteté, on raconte qu’il eut le malheur de plaire à une femme qui se serait entichée de lui d’une manière un peu trop pressante. Une version de la légende a été popularisée par le rimeur de rue Zozimus : Kevin, pour protéger sa vertu, aurait jeté la jeune femme prénommée Kathleen dans le lac et elle se serait noyée. D’autres versions sont moins dramatiques : Kevin se serait lié d’amitié avec une femme mais il ne se rendait pas compte qu’elle cherchait à gagner son cœur, jusqu’au jour où elle l’assaillit de baisers. Le saint ne se contenta pas de repousser ses assauts mais se jeta littéralement dans les orties pour contenir le désir qui pouvait naître de cette situation embarrassante. Après avoir elle aussi reçue des coups d’orties, elle demanda pardon à Dieu et à Kevin et devint finalement nonne. Tout est bien qui finit bien, donc.

Grand amoureux de la nature, il se sentait à l’aise auprès des animaux et était très sensible aux bruits et aux chants qu’ils émettaient. Nombreux sont les passages qui soulignent le rapport qu’entretenait le saint avec son environnement. On raconte qu’un jour, alors qu’il priait les mains tendues vers l’extérieur, en forme de croix, un petit oiseau se posa sur ses bras et y construisit un nid avant d’y déposer des œufs. Pour ne pas déranger le travail de la nature, Kevin ne bougea pas tant que ceux-ci ne soient éclos et que les oisillons aient pris leur envol. J’imagine que cela a dû durer un certain temps… Un autre jour, un sanglier qui était poursuivi par des chiens de chasse vint trouver refuge auprès de Kevin dans sa cellule. Les chiens s’arrêtèrent devant la porte et s’assirent sagement tandis que l’ermite continuait ses prières comme si rien ne s’était passé. On raconte également que Kevin avait adopté un bébé nommé Foelan. Mais il s’est trouvé face à une problématique assez importante : avec quel lait nourrir un nourrisson dans un monastère d’hommes ? Le nouveau papa adoptif n’eut pas trop à s’en faire puisque, heureusement pour lui, une biche descendait tous les jours de la montagne et, avant de repartir, attendait qu’un moine vienne prendre un peu de son lait pour l’enfant.

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Toutes ces histoires peuvent prêter à sourire en effet, mais elles témoignent bien, à mon sens, de l’atmosphère qui se dégage de cette vallée. Si Kevin a choisi Glendalough c’est parce qu’il aimait la solitude. On se trouve bien dans un lieu de calme et d’apaisement, et cela malgré le flot de touristes qui s’y rendent chaque jour. Les veilles pierres que l’on foule à la croisée des chemins nous rappellent qu’avant nous, des hommes se sont assis là et ont médité loin de l’agitation du monde. Je pense que Glendalough est l’endroit où je me suis sentie le plus proche de l’idée que je me fais de l’Irlande. J’imagine que ceci est largement dû à la présence des nombreuses croix celtiques finement sculptées disséminées partout autour du monastère et aux moutons que j’ai aperçu gambadant en toute liberté entre les arbres… Ah oui et aussi peut être aux pintes de Guinness qui m’ont désaltérée après une randonnée interminable -et combien revigorante- au sommet des montagnes encerclant les lacs. Oui, les bonnes habitudes ont la vie dure et je ne suis pas une ascète, je l’admets volontiers.

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Pour terminer notre visite de Glendalough, je ne peux pas ne pas parler des vestiges de l’industrie minière visibles si l’on suit le chemin allant jusqu’au bout de l’Upper Lake. En effet, tout le long du XIXe siècle, les montagnes Wicklow, dont les roches sont constituées de granit contenant un fort taux de minerai, ont été exploitées et de nombreux mineurs furent embauchés. Il est assez impressionnant de voir le contraste entre la forêt luxuriante que l’on trouve autour de nous lorsque l’on visite les ruines monastiques et le lieu des anciens sites miniers où les roches sont omniprésentes. Dans les deux cas, on ne peut être insensible à la beauté de la nature environnante ; et à ces ruines d’autres temps dont les pierres sont battues par le vent et le soleil.

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En marchant sur les hauteurs des montagnes, j’ai pu approcher un faon et quand j’ai aperçu les adultes surveiller de loin, je me suis secrètement demandée si l’une des femelles n’était pas celle qui avait prêté son lait au jeune Foelan il y a 1500 ans.

La magie des légendes irlandaises, que voulez-vous…

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Pour la petite anecdote si vous cherchez à aller à Hollywood sans traverser l’Atlantique, c’est possible : un petit village au pied des montagnes porte ce nom. Il se nommait avant Cillin Chaoimhin ou The little Church of St Kevin. La route qui relie Hollywood à Glendalough se nomme St Kevin’s road, c’était la route d’un pèlerinage très connu aux VIe et VIIe siècles.

 

 

Sources:

Early Irish Saints, John J. O Riordain (The Columbia Press, Dublin, 2001)

Glendalough A Celtic pilgrimage Michael Rodgers and Marcus Losack (The Columbia press, Dublin, 2014)

Laurence Hugon

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