Païens vs chrétiens : tensions religieuses dans l’Empire romain

Contribution extérieure

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Du premier au troisième siècle de notre ère, les minorités chrétiennes vivaient dans une société majoritairement polythéiste et la cohabitation ne s’est pas produite sans conflits. Même si le christianisme semble s’en être bien tiré avec son effective propagation, sa reconnaissance par Constantin le Grand en 313 et la progressive disparition du paganisme, ses adeptes ont dû subir des temps difficiles. En effet, lorsque l’on pense aux premiers chrétiens, les termes « martyr » ou « persécution » nous viennent naturellement en tête. On ne peut s’empêcher de penser aux scènes de péplums tel Quo Vadis en 1951 montrant des arènes romaines remplies de chrétiens prêts à se faire dévorer par des lions affamés … Mais comment se fait-il que, dans un monde païen habituellement tolérant envers les religions, l’assimilation des chrétiens ait posé tant de problèmes ? C’est ce que nous allons tout de suite essayer de découvrir ! 

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Le martyr des premiers chrétiens, Jean-Léon Gérôme, 1883

Pour commencer, il faut souligner que les persécutions étatiques n’étaient pas systématiques et constantes. Il y avait en réalité deux types de persécutions : une persécution organisée par l’Etat, d’une part, et une hostilité populaire spontanée, d’autre part. Les difficultés étaient donc plus insidieuses, ancrées dans le quotidien et alimentées par une suspicion populaire. Si on retrace l’histoire romaine, on remarque que l’Etat n’a lancé que rarement des persécutions à l’encontre des chrétiens : après Néron jusqu’à Constantin, seulement quatre empereurs l’ont fait (Domitien, Dèce, Valérien et Dioclétien). Eusèbe de Césarée nous rapporte que Polycarpe, évêque de Smyrne, avait pu servir le Christ quatre-vingt-six ans avant d’être amené devant un juge en tant que chrétien. Autant dire qu’il a eu le temps de vivre une longue vie avant de mourir pour sa foi ! Les autorités pratiquaient en effet la tolérance religieuse afin de régner plus facilement sur un vaste empire comptant de très nombreux groupes ethniques, et donc divers langages et religions. De plus, les païens avaient l’habitude d’absorber d’autres dieux dans leur panthéon afin de maintenir une coexistence pacifique. Des exceptions étaient faites seulement à l’encontre de ceux qui encourageaient la résistance contre les romains ou dont les pratiques étaient considérées immorales telles que les rites Dionysiaques connus sous le nom des bacchanales.

Malgré son monothéisme, le judaïsme bénéficiait d’une situation privilégiée dans l’Empire romain. Les Juifs étaient exemptés de prier les dieux païens à condition qu’ils offrent quotidiennement dans leur temple un sacrifice au nom de l’empereur pour prouver leur loyauté. Au tout début, le christianisme était considéré comme une secte au sein du judaïsme. Les autorités romaines ne distinguaient donc pas vraiment les judéo-chrétiens des Juifs et les premiers jouissaient de la tolérance romaine pour ces derniers. Cependant, les autorités juives se devaient de réprimer cette secte dissidente. Il est d’ailleurs dit dans les Actes des Apôtres que le grand prêtre de Jérusalem pouvait légalement faire arrêter les judéo-chrétiens. De plus, beaucoup d’entre eux étaient battus ou tués par les Juifs tel qu’Etienne, lapidé en 34 et considéré comme le premier martyr de la chrétienté après Jésus. Quand il fut clair que les judéo-chrétiens n’étaient plus seulement une secte au sein du judaïsme, ils devinrent visibles et pouvaient être considérés par les autorités romaines comme une religion non autorisée.

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La lapidation de Saint Etienne, Rembrandt, 1625, Musée des Beaux-Arts de Lyon

La première attaque contre les chrétiens fut celle de Néron en 64 après le grand incendie de Rome. Les chrétiens furent blâmés pour ce désastre et beaucoup furent tués, dont les apôtres Pierre et Paul. Ce premier conflit donna une mauvaise réputation aux chrétiens dans l’Empire : ils pouvaient être arrêtés au nom d’une charge seconde et être jugés en tant que chrétiens. Cette situation persista jusqu’à la fin de la Grande persécution de Dioclétien en 312. Les lettres du gouverneur Pline le jeune à l’empereur Trajan soulignent ce fait. Alors que Pline devait faire face aux dénonciations à l’encontre d’un large nombre de chrétiens, il décida de les torturer afin qu’ils soient forcés à renier leurs croyances et de rendre un culte au dieux païens. S’ils refusaient, ils le payaient de leur vie : « Parce que je n’avais aucun doute que, peu importe ce qu’ils confessaient, ils avaient mérité une punition par leur entêtement et leur obstination inflexible ». La désobéissance des chrétiens n’était pas acceptée par les Romains, spécialement quand ils refusaient de prouver leur loyauté à l’Etat. C’est pourquoi ils ont commencé à constituer une menace pour l’autorité. Par la suite, comme les dénonciations devenaient trop nombreuses, l’empereur Trajan demanda à Pline de ne considérer que les accusations non-anonymes et de punir seulement ceux dont les charges étaient prouvées. Ainsi, pendant cette période, les persécutions dépendaient du magistrat local : il pouvait légalement punir les chrétiens ou choisir de les ignorer. Ici nous pouvons voir qu’ils ne sont pas tués seulement parce qu’ils étaient chrétiens mais plutôt parce qu’ils ont été dénoncés et ont refusé d’obéir : le système légal romain était accusatoire. En conséquence, si un chrétien était chargé d’une accusation c’était parce qu’il avait été dénoncé par des voisins, sa famille ou des amis. Par exemple, Justin Martyr, dans sa seconde Apologie, parle d’une femme dénoncée par son mari au moment où elle décide de le quitter… Et ce « timing » n’était sûrement pas une coïncidence ! 

Même si cet exemple souligne principalement une revanche personnelle, le nombre des dénonciations suggère que les chrétiens ont été détestés ou craints, qu’ils faisaient l’objet d’un ressentiment populaire. En effet, ils étaient considérés comme une « race de personnes détestées pour leurs abominations » d’après Eusèbe. Cette notoriété négative était aussi le moteur de très violentes persécutions de foule. Lyon en 177 est un exemple parlant puisque l’initiative de la persécution vint de la population. Les chrétiens « endurèrent noblement les blessures accumulées sur eux par la population ; les clameurs et les coups, les vols et les lapidations, les emprisonnements ». L’autorité intervint alors et y substitua une torture légale qui était tournée en spectacle dans l’amphithéâtre : « amené à l’amphithéâtre pour être exposés aux bêtes sauvages, et donner au public païen un spectacle de cruauté ». La violence de la foule envers les chrétiens était sporadique et ne cessait pas. Ces évènements étaient traumatisants pour les chrétiens qui élaborèrent ainsi l’idéal du martyr pour garder espoir.

Malgré tout, l’Eglise s’organisait de mieux en mieux avec le temps : mise en place de la hiérarchie ecclésiastique avec les évêques, élaboration du canon du Nouveau Testament et questionnements théologiques. L’ouvrage Contre les hérésies d’Irénée écrit à la fin du IIe siècle souligne cette confiance acquise par les chrétiens. Cependant, alors que l’Eglise prenait progressivement sa place, l’Empire devait faire face, après 235, à une instabilité politique et aux invasions barbares. C’est dans ce contexte que la première persécution officielle fut introduite: l’empereur Dèce ordonna, par un édit, un sacrifice général pour les dieux en 250 afin de stabiliser la situation. Cet édit n’était pas spécifiquement ordonné pour nuire aux chrétiens mais ils se devaient tout de même d’obéir ou mourir. Bon, il faut bien avouer qu’ils en ont pâti puisque beaucoup ont été tués. Valérien et Dioclétien, quant à eux, ont été plus direct : ils lancèrent deux persécutions qui visaient les chrétiens, respectivement en 257 et 303. Celle de Dioclétien était très sanglante : « une centaine d’hommes, de jeunes enfants et de femmes furent abattus en un jour, condamnés à divers tourments », nous rapporte Eusèbe. Tous les deux voulaient également assurer la stabilité de l’Empire et les chrétiens étaient considérés comme des coupables. Il importe maintenant de comprendre pourquoi. L’entêtement des chrétiens à désobéir en évitant tous les sacrifices en l’honneur des dieux païens est un début de réponse mais il est manifeste qu’une telle réputation doit avoir des racines plus profondes … 

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Mosaïque du Ier siècle, Jamahiriya Museum, Tripoli en Libye

La vie quotidienne dans la société romaine était surtout organisée par rapport au rang social qui définit les droits, les obligations et les activités de chacun. Pour faire complètement partie de la société, les gens devaient vivre selon ces rangs sociaux. Les chrétiens avaient un problème intrinsèque avec cela parce que leur moralité leur interdisait de nombreuses occupations habituelles chez leurs contemporains. Par exemple, parce que la moralité chrétienne prohibait l’idolâtrie et les actions qui blessent son prochain, ils ne pouvaient pas être « procureurs, faiseur d’idoles, maîtres d’école enseignant de littérature grecque et romaine, cochers ou athlètes ou gladiateurs, organisateurs ou participant aux jeux de gladiateurs, prêtres ou gardiens d’idoles, soldats qui prêtent le serment militaire (de tuer), gouverneurs militaires, magistrats, femme ou homme de mauvaise vie, magiciens, charmeurs, astrologues, interprètes des rêves, faiseurs d’amulettes, hommes refusant d’épouser leurs concubines… » (Bruce J. Malina). Sacrée liste ! De même, les chrétiens ne pouvaient pas fréquenter les clubs sociaux, les guildes marchandes ou encore les hôpitaux dédiés aux dieux païens. Ce serait rejoindre les païens « dans la même débauche sauvage » nous dit Pierre dans son premier Épître. Ainsi, comme la religion était totalement intégrée dans la société gréco-romaine, les chrétiens étaient vus comme anti-sociaux. Par exemple, un certain Celsus observa qu’ils avaient l’habitude de « se mettre à part et rester loin de la société humaine ». Et cela était très mal vu…

Parce qu’ils ne mangeaient pas de viande sacrifiée aux idoles et ne rendaient pas de culte aux dieux traditionnels ou à l’empereur, ils étaient aussi considérés comme des athées. L’athéisme était une position très subversive parce que la dévotion aux dieux était comprise dans un sens contractuel : en performant des rites, les individus se maintenaient dans la faveur des dieux. Ils favorisaient la paix des dieux ou pax deorum, sur laquelle dépend le bien être personnel mais aussi la sécurité de l’Empire. En refusant de le faire, les chrétiens s’affichaient comme une véritable menace à cette sécurité. Nous avons vu les terribles conséquences de ces refus avec Pline, Valérien et Dioclétien. Ils étaient politiquement subversifs car les chrétiens attaquaient le culte impérial le comparant au culte d’une bête alors qu’il était une institution socio-religieuse majeure supposée exprimer la loyauté à Rome. De plus, l’Eglise était vue comme un état à l’intérieur de l’Etat. Par exemple, Cyprien a été condamné en tant que leader d’une « association illicite », une menace, encore, pour la stabilité de l’Empire. Ces refus étaient également mauvais pour l’économie parce que les festivals liés au culte avec leurs processions, sacrifices, banquets, jeux athlétiques et les marchés itinérants étaient sources d’importants revenus. Si les chrétiens refusaient de participer à ces festivals, une perte de profit serait ressentie et c’est exactement ce qui est sur le point d’arriver si on en croit un certain Démétrius : « Il y a danger, non seulement que notre commerce perde son grand nom, mais aussi que le temple de la grande déesse Artémis soit discrédité » (Acte des Apôtres, 19,21). De plus, le christianisme avait un effet direct sur la vie de famille, déchirant des foyers. Les missionnaires chrétiens étaient accusés de pervertir les femmes et les jeunes gens en leur disant qu’il fallait qu’ils quittent leurs pères et leurs instituteurs afin de rejoindre les vrais croyants. 

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Stèle funéraire de Licinia Amias, marbre, IIIe siècle, environs de la nécropole du Vatican, Rome

Toutes ces raisons ont bien évidemment contribué à l’hostilité populaire à l’encontre des chrétiens. C’est pourquoi ils étaient blâmés pour tout ce qui ne tournait pas rond dans l’Empire. Tertullien le dit clairement dans son Apologie : « si le Nil ne déborde pas dans les campagnes, si le ciel ne donne pas de pluie, si la terre tremble, s’il y a une famine, une épidémie, aussitôt on crie « les Chrétiens au lion » ». Les chrétiens étaient aussi accusés d’immoralité avec des rumeurs de crimes tel que le cannibalisme, l’inceste ou la pratique de la magie. Le cannibalisme venait de l’expression de l’Eucharistie : « ceci est mon corps, ceci est mon sang », qui était mal interprétée. Minucius Felix n’hésite pas à dire que les chrétiens tuaient rituellement des bébés et buvaient leur sang. Quant à l’inceste, cela venait de l’utilisation d’expressions telles que « frères, sœurs » et « festin d’amour » et le fait de s’embrasser. Enfin, les gens imaginaient que les chrétiens étaient une société secrète suivant un « sorcier impie » nommé Christ et utilisant un symbole mystérieux pour s’identifier les uns les autres (le poisson ichtus*) quand ils se rencontraient pendant des rites nocturnes. Ces idées étaient alimentées par certaines pratiques tels que le signe de la croix et l’exorcisme. De plus, les contemporains avaient l’habitude de ridiculiser les croyances chrétiennes. En témoigne un fameux graffiti découvert dans le palais impérial de Rome qui représente un homme adorant un autre homme pendu à une croix avec une tête d’âne … Et oui, les caricatures étaient déjà en vogue à cette époque !

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Graffito d’Alexamenos découvert dans le palais impérial de Rome

*  Ichtus : ce terme grec signifie « poisson » et représente également l’acronyme Iésous/ Christos / Théou /Yios /Soter, traduisible par Jésus-Christ, fils de Dieu, sauveur.

 

Sources :  

Joseph  H Lynch, Early Christianity: a brief history, (Oxford University Press, 2007)

E. R Dodds, Pagan and Christian in an Age of Anxiety, (Cambridge University Press, 1965)

E. Ferguson, Backgrounds of Early Christianity (Grand Rapids, Michigan, W. B. Eerdmans, 1993)

Esler, Philip F. The Early Christian World, (Taylor and Francis, 2002) : Bruce J. Malina  “Social levels, morals and daily life”, W.H.C. Frend “Martyrdom and political oppression” et Craig de Vos “Popular graeco-roman responses to Christianity” 

Laurence Hugon

 

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