Charlemagne et la Renaissance carolingienne

Contribution extérieure

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Fils du célèbre Pépin le Bref qui créa la dynastie carolingienne en destituant le dernier roi mérovingien Childéric III en 751, Charlemagne naît en 748. A la mort de son frère Carloman en 771, il devient l’unique roi des francs. En 800, après son couronnement impérial par le Pape Léon III à Rome, il est à la tête de la moitié de l’Europe en tant qu’Imperator romanum, c’est à dire « empereur des romains ».  A la fois franc et germain, il établit sa capitale à Aix la Chapelle d’où il a un meilleur contrôle sur la partie orientale de son Empire. Son règne, raconté par son biographe Einhard ou Eginhard, est considéré comme le plus important de l’histoire du Haut Moyen Age et a été marqué par ce qu’on appelle “La Renaissance carolingienne”, un investissement dans la mise en place de réformes religieuses et un renouveau dans les arts, l’architecture, la vie intellectuelle et la musique. Comparée au renouveau culturel du douzième siècle ou à celui de la renaissance italienne à partir du XIVe siècle, la Renaissance carolingienne peut apparaître modeste. Cependant, elle a eu un impact important sur la chrétienté d’occident et a posé les fondations des renaissances qui sont venues après elle. 

 

Charlemagne, entouré de ses principaux officiels, reçoit Alcuin qui lui présente des manuscrits, ouvrage de ses moines Victor Schnetz
Charlemagne, entouré de ses principaux officiers, reçoit Alcuin qui lui présente ses manuscrits, Jean Victor Shnetz, 1833, Musée du Louvre

Pendant son règne, Charlemagne était impliqué dans une recherche d’uniformité dans tous les secteurs. Il était un conquérant accompli qui voulait organiser clairement et efficacement son territoire mais il était également un homme cultivé cherchant à améliorer le niveau intellectuel de ses sujets à l’aide de réformes éducatives.  

 

 

 

Par une série de guerres, Charlemagne a acquis un vaste territoire qui s’étendait des Pyrénées jusqu’au Danube. Il tentait d’uniformiser les terres qu’il gouvernait, engageant un contraste avec les tendances décentralisatrices des rois mérovingiens. La période carolingienne est ainsi caractérisée par un désir de normalisation et une initiative d’unification. Par exemple, Charlemagne avait le soin d’harmoniser les outils d’échanges en imposant un prix maximum pour le grain et acheva également la réforme monétaire de son père. Par ailleurs, la cour d’Aix la Chapelle était un centre politique, militaire et administratif qui recevait et envoyait des délégations et des ambassadeurs. Des synodes ecclésiastiques et des assemblées royales y publiaient une législation qui devait être partagée sur tout le territoire.  

Dans sa Vie de Charlemagne, Eginhard souligne que le roi était un homme très attaché à l’apprentissage et à l’étude : “il apprit si bien le latin qu’il s’en servait comme de sa propre langue ; quant au grec, il le comprenait mieux qu’il ne le parlait. […]. Charles consacra beaucoup de temps et de travail à l’étude de la rhétorique, de la dialectique et surtout de l’astronomie, apprenant l’art de calculer la marche des astres et suivent leur cours avec une attention scrupuleuse et une étonnante sagacité”. Mieux, “Le roi voulut que ses enfants, tant fils que filles, fussent initiés aux études libérales que lui-même cultivait”. C’est la raison pour laquelle il proclama l’Admonitio Generalis en 789 qui généralisa les écoles dans l’empire en imposant à chaque paroisse de mettre en place une école pour tous les enfants sans distinction de classe. Comme le dit la fameuse chanson, “ce sacré Charlemagne” a eu cette “idée folle d’un jour inventer l’école”… Pourtant, il faut noter que l’école existait déjà dans l’Empire romain. Il faut noter que l’école existait déjà dans l’Empire romain. Cependant, l’enseignement en Occident avait pris un grand retard par rapport à l’école orientale qui n’a cessé de se développer (l’Empire romain d’orient ayant survécu à l’effondrement de sa partie occidentale en 476). Ainsi, alors que Constantinople restait le centre culturel du monde gréco-romain, l’Europe était à la ramasse… D’où la nécessité de développer son éducation ! C’est d’ailleurs pourquoi Charlemagne choisit Aix la Chapelle comme sa nouvelle résidence royale mais aussi comme une école qui attirerait les plus fins intellectuelles d’Europe. Alcuin de York, “l’homme le plus savant que l’on puisse trouver” d’après Eginhard, était à la tête de l’école du palais de 782 à 796. Pour son plan d’unification, Charlemagne avait besoin d’érudits efficaces (secrétaires, professeurs, conseillers…) et ce n’est pas par hasard qu’il a demandé à avoir auprès de lui une élite cultivée. Des hommes de toute l’Europe étaient comptés à sa cour et contribuaient à la vie intellectuelle, incluant bien entendu le britannique Alcuin, les italiens Pierre de Pise et Paul Diacre (qui rédigea L’histoire des Lombards) ou encore les wisigoths Théodulf et Isidore de Séville. La cour de Charlemagne devint un centre d’étude ouvert aux écrivains et aux artistes et où l’on pouvait trouver des scribes, des copistes, des chanteurs, des hommes de loi… D’ailleurs, Eginhard était avant tout un sculpteur et non pas seulement un biographe. Le renouveau toucha donc toutes les sphères : de la construction des églises avec l’architecture inspirée des romains aux enluminures de manuscrits. Dès lors, Alcuin n’hésita pas à comparer Aix la Chapelle à une nouvelle Athènes en 799 dans une lettre à Charlemagne. D’ailleurs, dans l’école du palais, on se surnommait d’après des noms repris aux classiques et au passé biblique : Charlemagne était “David”, son fils “Salomon”, Alcuin “Ovide” et Eginhard “Bezaleel”. Ce devait être bien compliqué de s’y retrouver !  

 

Mais que pouvait-on bien apprendre dans l’école de Charlemagne ? Le programme éducatif consistait à l’apprentissage du trivium entier (grammaire, rhétorique, dialectique) et à quelques matières du quadrivium (géométrie, astronomie, arithmétique et musique). Les élèves devaient apprendre à lire, à écrire, à parler, à penser et à argumenter dans un latin correct. La base. En effet, Charlemagne savait combien le latin s’était dégradé au fil des années alors qu’il était la langue administrative des romains et  il tenait également compte du niveau d’analphabétisme très élevé au sein de son empire. Il y avait donc urgence que les professeurs sachent comment lire, écrire et copier les manuscrits sans fautes. Ainsi, Charlemagne essaya de revenir aux racines de la langue latine. L’étude de la grammaire se joignait à l’étude de la littérature : Cicéron pour la prose, Virgile pour la poésie ; même si les penseurs latins préféraient des noms tels que Jérôme, Ambroise, Augustin, sources plus adaptées selon eux. La copie des manuscrits pouvait alors se faire dans de meilleures conditions. Pour rendre la tâche plus aisée, ils introduisirent une nouvelle forme d’écriture à la main connue sous le nom de la minuscule carolingienne, ancêtre de notre alphabet minuscule. Egalement appelée la « caroline », cet écriture était un signe manifeste de l’unité du monde carolingien et a rendu possible le développement d’une administration efficace. Pour prévenir les erreurs et éviter le saut de ligne pendant la copie d’ouvrages, ils introduisirent la ponctuation dans les textes et insérèrent également des espaces entre les mots comme les irlandais avaient déjà commencé à le faire en contraste avec la scriptio continua (c’est-à-dire l’écriture continue sans espace). Au XVe siècle, l’impression réutilisera d’ailleurs la caroline comme matrice. 

Ainsi, la plupart des plus anciennes copies de manuscrits que nous possédons aujourd’hui ont été copiées par des carolingiens !

 

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Charlemagne, Empereur d’Occident, Louis Félix Amiel, 1839, Château de Versailles, © RMN/Gérard Blot

Par ailleurs, Charlemagne était un empereur très pieux dont le souci était de créer un empire chrétien. Son soin d’étendre le christianisme était donc l’un des moteurs de sa politique. La Renaissance carolingienne consistait également en réformes liturgiques, c’est pourquoi les réformes éducatives étaient en fait centrées sur des textes religieux. 

 

 

 

Quand les Lombards menacèrent Rome, Pépin le Bref vint apporté son aide et reconquis le territoire pour la papauté en 754. Cet événement, connu sous le nom de « la donation de Pépin », marqua le début des états pontificaux. Depuis cette date, les rois francs étaient considérés comme les protecteurs de la papauté et le couronnement de Charlemagne en tant qu’empereur romain germanique par le Pape Léon III en 800 confirmera cette idée. Cependant, à propos des rôles des autorités temporelles et spirituelles, Charlemagne avait un avis bien tranché. Il considérait qu’il était de son devoir de défendre l’Église contre les païens (c’est à dire ceux qui ne sont ni juifs ni chrétiens) et de renforcer la connaissance de la foi catholique tandis qu’il était du rôle du Pape d’aider leurs armées et d’intercéder auprès de Dieu pour leur victoire. Charlemagne se comparait lui-même à Josias, un roi de l’Ancien Testament connu pour être un grand réformateur religieux. Il pensait que, en tant que représentant de Dieu, il devait mener ses sujets (populous christianus) au salut. En conséquence, il était de son devoir de décider en matières ecclésiastiques. D’après Eginhard, il était un homme pieux, aimant l’Eglise romaine et pourvoyant ses églises avec des dons et des cadeaux. Cependant, ce soin pour le salut de ses sujets était également maintenu par le désir d’utiliser le christianisme comme un élément d’unité sur son territoire. L’Église était un “département d’état” qu’il devait superviser, réguler et donc standardiser.  Ainsi, les évêques, en tant que membres de l’administration, devaient reconnaître qu’ils devaient leur fonction au roi qui pouvait les nommer et les démettre de leur fonction. Charlemagne les encourageait à jurer et les utilisait comme des Missi Dominici (inspecteurs royaux qui visitent les provinces du royaume). Ainsi, il devient manifeste que, par sa volonté de réforme qui s’étend sur le domaine religieux, le pouvoir de l’empereur Charlemagne prend le dessus sur l’Église occidentale. 

Ainsi, Charlemagne encouragea de nombreuses réformes ecclésiales. Des réformes structurelles d’abord, avec l’établissement de 21 archevêchés sur l’étendue du territoire afin de régulariser et étendre le système paroissial. Il rendit également la dîme obligatoire et insista sur le fait que les membres du clergé devaient porter des tenues distinctives, non pas par souci de style, mais pour affirmer leur fonction de prêtre. Pour le droit canon, il adopta comme norme une collection canonique nommée le « Dionysio-Hadriana » en 774. Ensuite, avec son fils Louis le Pieux, et l’influence de Benoit d’Aniane, il commença une réforme monastique majeure : chaque monastère du territoire devait se conformer à la règle de Benoit de Nursie. Charlemagne n’avait également aucun problème avec le fait de décider en matière de doctrine. Par exemple, il rejeta la vénération des icônes dans le culte pendant le concile de Francfort en 794. Enfin Charlemagne introduisit une réforme liturgique considérable : il prôna la cessation des immersions baptismales, standardisa le texte du Credo des apôtres et fit de la vulgate le texte officiel de la Bible. Comme il cherchait avant tout l’uniformité dans les pratiques liturgiques, il remplaça la diversité des formes liturgiques du rite Gallican par la sacramentaire grégorienne utilisée par le Pape à Rome. C’est la raison pour laquelle l’historien André Vauchiez parle de l’ère carolingienne comme d’une “civilisation liturgique”.  

Cependant, pour que ces réformes tiennent, le clergé devait être éduqué, capable de mettre en œuvre un travail pastoral et missionnaire efficace. Comme nous l’avons vu plus haut, le manque d’éducation posait problème, mais les réformes éducatives commencées par Charlemagne avaient en fait une fin spirituelle. L’école du palais devait enseigner les arts libéraux pour que les gens puissent lire et comprendre la Bible afin de former les “soldats de l’Église” supposés mener les gens au salut. Ainsi, les grands écrivains latins n’étaient pas copiés pour être préservés mais plutôt pour être des modèles grammaticaux pour de futurs textes liturgiques. L’intérêt dans l’héritage classique était en fait dédié à la reproduction et à la correction des textes religieux des pères de l’Église ou bien à l’élaboration de nouvelles éditions et commentaires. Les méthodes grammaticales étaient utilisées pour les textes bibliques et donnèrent d’ailleurs naissance à l’exégèse. De plus, l’enseignement et le perfectionnement du latin étaient importants dans les matières de pastorale et de théologie. Par exemple, en Bavière, un prêtre avait l’habitude de dire pendant la messe : “In nomine patria et filia(au nom de la patrie et de la fille), et non pas : ”In nomine Patris et Filli ” (au nom du Père et du Fils). Là, c’est quand même gros. Cette anecdote n’échappa pas à Charlemagne qui, dans l’une de ses lettres, soulignait qu’un manque de rigueur concernant l’écriture et le vocabulaire peut témoigner d’un sérieux manque de sagesse dans la compréhension des saintes Écritures ; c’est à dire que derrière des erreurs grammaticales peut se cacher des erreurs de doctrines. Bien dit ! Dans un tel contexte, on comprend le souci de l’empereur carolingien de réformer l’éducation et l’administration.  

 

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Charlemagne Empereur des français en 800, Charles François Leboeuf dit Nanteuil, Château de Versailles, © RMN/Gérard Blot

Même si les descendants de Charlemagne continuèrent de se focaliser sur l’enseignement pendant tout le IXe siècle, au moment de sa mort en 814, la plupart de ses réformes politiques et ecclésiastiques avaient déjà commencé à se désintégrer. L’empire carolingien s’est effondré et partagé en trois territoires à cause de menaces internes et externes (guerre civile entre les héritiers de Charlemagne, invasions vikings et musulmanes). Cependant, la culture européenne doit une importante dette à cet empereur carolingien. Il a mis en place une renaissance de l’écriture et de l’apprentissage afin de préserver l’héritage culturel et religieux pour les générations futures. Il généra la circulation des intellectuels dans toute l’Europe et son couronnement par le Pape fut un tournant dans la relation entre la papauté et les rois. Sa volonté d’organiser et de standardiser le royaume dans tous les domaines ouvrit de nouvelles perspectives pour la période suivante et quelques-unes de ses réformes étaient encore discernables des siècles après sa mort (la réforme liturgique ou l’usage de la caroline par exemple). Ainsi, nous pouvons facilement dire que la renaissance carolingienne eut un impact considérable sur la vie intellectuelle et religieuse de la vie du Haut Moyen Age.  

 

Sources :  

Kevin Madigan, Medieval Christianity: A New History  (Yale University Press, 2015)

Éginhard, Vie de Charlemagne, traduit et édité par François Guizot. Paris : J.-L. Brière, 1824. 

Dominique Alibert, Catherine de Firmas, Les sociétés en Europe du milieu du VIe à la fin du IXe siècle (Paris, CDU SEDES, 2002) 

 

Laurence Hugon

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