Le Sacre de Napoléon, chef d’œuvre néo-classique

Contribution extérieure

***

« Ce n’est pas une peinture, on marche dans ce tableau »

Couronnement Napoléon.jpg

 « Que c’est grand, que c’est beau ! », s’est exclamé Napoléon lorsqu’il a découvert cette toile qu’il avait commandée à Jacques-Louis David. C’est également la première chose que de nombreux visiteurs du Louvre pensent lorsqu’ils se retrouvent face à la peinture « Le Sacre de l’empereur Napoléon Ier et le couronnement de l’impératrice Joséphine dans la Cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804 ». Cette huile sur toile de 6,21m sur 9,79m est aujourd’hui le deuxième plus grand tableau exposé au Musée du Louvre, devancé de peu par Les Noces de Cana de Véronèse (6,77m x 9,9m). Le Sacre fait partie d’une série de peintures commandées par l’empereur à son premier peintre, soit quatre tableaux de propagande qui feraient le récit de son couronnement : Le SacreLa Distribution des aigles[1], L’Intronisation et L’Arrivée à l’hôtel de ville. En réalité, David n’en a peint que deux parmi cette série, à savoir les deux premiers.

Le Sacre, comme son nom le suggère, est le tableau religieux de la série. L’objectif de cette peinture, et du sacre pour Napoléon, est de légitimer son empire, d’affirmer son couronnement divin comme les rois d’Europe et de France avant lui, ainsi que d’asseoir son influence sur la société et les Catholiques. En effet, en 1801, Napoléon fit revenir le catholicisme dans la société française post-Révolution par concordat. Bien sûr, cette démarche n’est rien de plus qu’un calcul politique, comme l’est d’ailleurs le sacre.

Ce tableau, peint au XIXème siècle, est l’une des œuvres majeures du néo-classisme et a accentué la renommée de David à l’époque. Dès lors, ce qui va nous intéresser ici va être de voir en quoi Le Sacre de Napoléon peint par David est emblématique de la peinture néoclassique et du règne de Napoléon Ier.

Que voyons-nous dans ce tableau ?

Le Sacre de Napoléon est une huile sur toile d’environ 60m² qui comporte plus de 200 figures organisées en frise horizontale. On remarque bien les jeux de lumières entre le centre de l’œuvre et les extrémités de la toile. La lumière provient du coin supérieur gauche et se dirige de manière latérale vers la droite et vers le centre du tableau, afin de mettre en avant l’élément principal : Le sacre de Napoléon et le couronnement de l’impératrice Joséphine.

couronnement Napoléon (2).jpg

 

Le centre est très lumineux et plus on s’en éloigne moins les personnages et l’arrière-plan sont éclairés. Les couleurs utilisées sont assez sombres, mis à part les contrastes au niveau du jaune (or), du blanc, du vert et du rouge (les deux dernières étant des couleurs complémentaires). De plus on remarquera que le regard des personnages est tourné vers la couronne tenue par Napoléon, qui est l’objet principal du sacre.

 Concernant l’organisation globale de la scène, on peut voir que le couronnement du trône pontifical (à droite de la composition), ainsi que les arcades au-dessus des tribunes, forment une triple-partition (arrondie). Également, il y a de nombreuses diagonales et lignes horizontales qui convergent vers le centre du tableau.

Couronnement Napoléon (3).png Le premier plan est peu rempli. Il n’est composé que de quelques personnages situés aux extrémités du tableau. Tous ces personnages, même vêtus de manière claire, ne sont pas en pleine lumière. A gauche, nous pouvons voir les frères de Napoléon : Joseph et Louis Bonaparte. A droite, les personnages sont plus nombreux, on notera notamment la présence de : Charles-François Lebrun, troisième consul de Napoléon puis architrésorier de l’Empire ; Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, deuxième consul puis archichancelier de l’Empire ; ainsi que Louis-Alexandre Berthier, maréchal.

Si on regarde de plus près les détails de ce premier plan, on remarque la présence des symboles de puissance et du sacre : l’aigle d’emblème tenu par Lebrun, la main de justice par Cambacérès ainsi que l’orbe crucifère par Berthier. De plus, nous pouvons voir une certaine symétrie entre le positionnement des frères de Napoléon et celui de Lebrun et Camacérès avec dans chaque duo, l’un de trois-quart de dos, l’autre de profil.

Couronnement Napoléon (4)

Au deuxième plan, nous avons une frise de personnages dont ceux situés au centre sont les figures principales de la scène : Joséphine et Napoléon.
Couronnement Napoléon (5).png

Napoléon est vêtu d’une robe de satin blanc, d’un manteau impérial de velours rouge sur lequel sont brodées des abeilles dorées. Il porte le collier de la Légion d’Honneur autour du cou, et, à la taille, une ceinture à laquelle est attachée son épée de sacre ayant des ornements dorés, dont un aigle. Couronnement Napoléon (6).pngSa tête est couverte d’une couronne de lauriers en or. Il lève les bras et s’apprête à poser la couronne impériale sur la tête de sa femme. La couronne dorée contraste avec le morceau de rideau vert qui dépasse du pilastre. L’impératrice, quant à elle, est vêtue de blanc avec une traîne en velours rouge, similaire au manteau de son époux. A l’extrême gauche, on distingue François Joseph Lefebvre, François Christophe Kellermann et Catherine-Dominique Pérignon, tous trois maréchaux, tenant les « honneurs de Charlemagne », à savoir, respectivement l’épée de Charlemagne, la couronne de Charlemagne et le sceptre de Charles V.
En allant à droite maintenant, derrière Napoléon, on distingue la figure de Jules César, située au niveau de la modification du tableau, c’est-à-dire à l’emplacement de Napoléon se couronnant lui-même et tenant fermement son épée près du cœur telle que l’avait imaginé David au départ. Afin de donner plus de grâce, de noblesse et de simplicité à la scène, David a modifié la position de l’empereur pour celle que l’on connait aujourd’hui.

Couronnement Napoléon (7)
Couronnement Napoléon (8).pngCi-contre on peut voir le croquis de Napoléon se couronnant lui-même dessiné par Jacques Louis David, positionné sur le tableau que nous connaissons. Nous pouvons bien voir que la tête de Napoléon se positionne au niveau de celle de César. Puis, derrière cette figure, on voit le cardinal-légat Caprara et le Pape. Le premier est debout avec un vêtement d’un blanc éclatant, l’autre est assis, également vêtu de blanc, mais un blanc plus terne, et fait un signe de bénédiction en direction du couple impérial. Puis, à l’extrême droite, on distingue la sculpture de la Piéta de Nicolas Coustou.

Le troisième plan est plus épuré, on y voit principalement l’architecture de la cathédrale et les tribunes mises en place pour l’occasion. Au centre du tableau, dans la première tribune, on voit la mère de Napoléon, Letizia Bonaparte, dans une robe blanche qui la fait se détacher du sombre troisième plan. Dans la tribune du dessus, en haut à gauche, on voit David, représenté en train de dessiner la scène.

Couronnement Napoléon (9).png

Comment comprendre tout cela ?

Le Sacre de Napoléon est une œuvre emblématique des arts figuratifs néo-classiques du XIXème siècle et un outil politique pour le règne de Napoléon Ier. Le néo-classicisme en peinture s’inspire des bas-reliefs antiques avec une luminosité latérale, une mise en scène des personnages en frise, grandeur nature et le plus réaliste possible. En arrière-plan, l’architecture permet de rythmer la composition. Les scènes représentées sont souvent historiques (modernes ou antiques), avec des héros ayant un corps parfait et un esprit courageux et vertueux. Nous allons maintenant voir comment le Sacre s’ancre dans ce mouvement et comment ce style pictural sert la dimension politique de l’œuvre.

L’architecture de la cathédrale Notre-Dame de Paris, qui sert de fond à la scène, ressemble à un bâtiment antique, avec des arcades, accentué par la triple partition décrite précédemment.

couronnement-napolc3a9on.jpg
Autel cathédrale Paris

Sans la Piéta de Nicolas Coustou, on ne reconnaitrait pas la cathédrale gothique qui possède des voutes en croisées d’ogives. Ici, on ne peut qu’imaginer la vraie cathédrale. Les images ci-dessous nous permettent de bien nous rendre compte de cela. On remarque également l’augmentation des lignes verticales, en allant de plus en plus vers la droite du tableau, ainsi que les diagonales qui amènent notre regard à se focaliser sur le centre du tableau. La frise de personnages, éclairée latéralement, met en scène un évènement historique : le couronnement de l’empereur.

Comme nous l’avons dit, Napoléon porte une couronne de lauriers en or sur la tête. Ceci, en plus de sa tenue, lui donne l’air d’un eCouronnement Napoléon (10).pngmpereur romain, ce qui est accentué par la présence de son modèle, Jules César. Puis, on a cette action qui caractérise ici l’empereur : en couronnant Joséphine, il a tout du héros grec décrit antérieurement. Ce geste, modifié lors de la conception du tableau par David, change la perception que l’on a de Napoléon Ier en observant la scène. En effet, un empereur se couronnant lui-même a l’air imbu de lui-même, ce qui s’apparente à l’hybris grec, c’est-à-dire à la fierté excessive, l’orgueil. Dans l’Antiquité, être vertueux c’est savoir être dans la mesure et n’être ni dans l’excès, ni dans l’insuffisance. Or là, nous avons un empereur qui couronne son épouse, ajoutant de la noblesse à sa figure. L’empereur est ainsi vu comme un César moderne, ce qui sert la comparaison à un héros antique, l’ancrage dans le style néo-classique, et le côté politique du Sacre.

 

Concernant l’aspect politique de l’œuvre, ce tableau tend à montrer la légitimité et la suprématie de Napoléon Ier. Ainsi, la symétrie du premier plan entre les frères Bonaparte et les anciens consuls de la République a un intérêt au niveau de l’harmonie du tableau afin de donner des repères visuels au spectateur, mais, surtout, leur point commun est qu’ils pouvaient prétendre au pouvoir mais en ont été écartés. Le fait qu’ils soient de dos, ou presque, accentue ce fait. Le but du Sacre étant pour Napoléon également d’affirmer sa différence, voire sa supériorité par rapport aux rois qui l’ont précédé et ceux qui règnent en même temps que lui. Il fait venir le Pape Pie VII à Paris simplement pour bénir le couple impérial et ainsi garantir la légitimité du Premier Empire. Lors du sacre, Napoléon, après s’être couronné lui-même, couronne Joséphine, en tournant le dos au Pape, ne le rendant que témoin de la scène. Habituellement, c’est le pape qui couronne les rois et empereurs. Or, ici, Napoléon ne souhaitait sa présence qu’afin d’affirmer la légitimité de ce mariage, du sacre et du caractère sacré de son pouvoir. C’est pour cela que la couronne impériale est l’objet principal du tableau, mise en avant par contraste avec le rideau vert,  et les personnages ayant les yeux rivés sur elle ainsi que la lumière et toutes les diagonales du tableau qui amènent le regard du spectateur sur cet objet. Le Sacre représente l’aspect religieux du couronnement, la figure du pape, elle, est en pleine lumière et accentuée par le blanc éclatant de la tenue de Caprara. Pie VII lève la main droite et fait un signe de bénédiction au couple impérial, ce qui sert totalement la visée politique du Sacre. Également, on remarque la présence de la mère de Napoléon qui est mise en avant par David alors qu’elle n’était pas présente lors de la cérémonie car désapprouvait le Sacre. Sa présence dans le tableau, demandée par Napoléon, donne l’impression d’un soutien total de la part de la famille de l’Empereur.

[1] Pour plus de détails sur cette œuvre, vous pouvez consulter la page suivante : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/iconographie/salon-1810-serment-de-larmee-fait-a-lempereur-apres-la-distribution-des-aigles-au-champ-de-mars/

 

Lucie Giraudon

2 réflexions sur “Le Sacre de Napoléon, chef d’œuvre néo-classique

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s