La chèvre de Monsieur Seguin et le loup prussien

La chèvre de Monsieur Seguin. Qui n’a jamais lu ou du moins entendu parler de cette nouvelle écrite par Alphonse Daudet ? Elle fut publiée pour la première fois dans le numéro du 14 septembre 1866 du quotidien L’Événement et est aujourd’hui l’un des textes les plus connus de la littérature française. Mais est-ce seulement une histoire pour enfants ?

Avant d’aller plus loin, faisons les présentations. Le texte fait partie du recueil de nouvelles Lettres de mon moulin paru pour la première fois en 1869 et réédité ensuite en 1879 sous le titre Œuvres de Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin, Editions définitives (Daudet, 1879). Cette nouvelle édition fut renforcée de plusieurs œuvres : Les Etoiles, Les Douaniers, Les Oranges, Les Sauterelles en Camargue et Les Trois Messes basses.

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Son auteur, Alphonse Daudet est né à Nîmes en 1840 et a tiré sa révérence en 1897 dans notre belle ville lumière. Durant sa vie d’auteur il oscillera toujours entre une gaieté sincère et une mélancolie parfois morbide comme dans Numa Roumestan (Charpentier – 1881). On peut citer ce passage de Aux arènes : « Madame Roumestan s’ennuyait. Cela se voyait à une expression de détachement, d’indifférence sur son visage aux belles lignes d’une froideur un peu hautaine, quand l’éclair spirituel de deux yeux gris, de deux yeux de perle, ces vrais yeux de parisienne, le sourire entrouvert d’une bouche étincelante ne l’animait pas ».

Mais revenons au texte. La chèvre de monsieur Seguin est pour beaucoup une histoire racontée aux enfants avant qu’ils ne tombent dans les bras de Morphée. Mais ce texte n’en reste pas moins une œuvre au sens très particulier.

D’abord, par sa forme. La nouvelle est adressée à un certain Pierre Gringoire qui semble vivre une vie de bohème, cela déplaisant beaucoup au narrateur qui décide de lui écrire pour lui prouver qu’il a tort d’agir comme il le fait. Si cette première partie est généralement oubliée au profit du corps consacré aux aventures de la petite chèvre blanche, elle n’en reste pas moins importante pour comprendre l’état d’esprit de l’auteur lorsqu’il écrit son œuvre. En finissant ce préambule par la phrase « Tu verras ce que l’on gagne à vouloir vivre libre. » on saisit tout ce que ce texte peut avoir de liberticide. De plus, si l’auteur nous décrit la liberté de Blanquette découvrant la beauté de sa montagne, ce n’est que pour mieux la détruire ensuite.

On peut aussi voir la particularité de l’œuvre en la replaçant dans son contexte historique. Lors de sa première parution en 1869, les relations entre la France et l’Empire de Prusse sont assez, compliquées.

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 « Charivari » du 20 juin 1869. Napoléon III et Otto Von Bismarck se dépeignent l’un et l’autre de la façon la plus sombre.

Elles sont tellement compliquées qu’elles conduiront à la guerre en 1870, guerre qui verra la disparition de l’Empire de France. On note aussi à cette époque, la montée d’un mouvement de contestation, comme en témoignent les élections législatives de 1863 où plusieurs centaines de candidats d’opposition se présentent. Ce mouvement sera d’ailleurs l’une des causes de l’affaiblissement du pouvoir de Napoléon III. Dans ce contexte, peut-on voir la morale faite à Pierre Gringoire comme une morale pour enfant ? N’est-ce pas là plutôt un message politique lancé par A. Daudet ?

Nous pouvons aussi revenir sur la vie personnelle de l’auteur. En 1859 il noue une amitié qui durera près de 40 ans avec Frédéric Mistral. En créant le Félibrige, Mistral se fera l’un des partisans de l’indépendance de la Provence et de la réhabilitation de sa langue traditionnelle : l’Occitan. Il cherchera donc à s’éloigner du pouvoir du second Empire. Mais Daudet ne sera jamais à l’aise avec ces envies d’indépendance. Là aussi, La chèvre de Monsieur Seguin peut être vue comme un message moralisateur plutôt qu’une simple nouvelle.

En interprétant le texte vis-à-vis du contexte, peut-être pouvons-nous comprendre que A. Daudet nous invite à vivre dans l’enclos sûr de Napoléon III plutôt que finir dévoré par le loup Bismarck. Mais je laisse aux enfants le soin de répondre à cette question 😉.

 

Sources:

Daudet, A. (1879). Oeuvres de Alphonse Daudet – Lettre de mon moulin, Edition définitive. Paris, France: Alphonse Lemerre, Editeur.

Girard, L. (1964). Les cours de Sorbonne, Histoire moderne et contemporaine, Problèmes politiques et constitutionnels du Second Empire. (Vol. 152). (C. d. Sorbonne, Éd.) France.

Jourdanne, G. (1897). Histoire du Félibrige (1854 – 1896), Avignon: Roumanille.

N.G

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