La conception trinitaire de Dieu

Contrairement à celle des autres religions monothéistes, la conception chrétienne de Dieu est celle d’un Dieu en trois personnes. Cette idée d’un Dieu trinitaire est pourtant difficile à saisir, même pour les chrétiens. Lorsque l’on imagine la Trinité, il est rarement aisé de se figurer les trois Personnes en Une : on commence par se focaliser sur l’image du Père, avant d’abaisser son regard sur le Christ (ou inversement). En ce qui concerne l’Esprit Saint, la difficulté n’en est que plus accentuée, en témoigne cette invocation d’un Père Jésuite nommé Victor Dillard dans son livre Au Dieu inconnu : « Esprit-Saint ! J’essaie de vous saisir, de vous isoler dans le divin où je plonge. Mais la main tendue ne me ramène rien, et je glisse insensiblement à genoux devant le Père, ou penché sur mon Christ intérieur familier. ». Ce mystère trinitaire porte une influence fondamentale sur toute la pensée chrétienne. Le théologien français René Coste nous dit d’ailleurs que « Précisément, le mystère trinitaire en est, avec le mystère de l’Incarnation, la vérité la plus fondamentale. S’il est vrai qu’il dépasse la raison, il ne lui est en aucune façon contraire. Il l’illumine et lui permet d’en acquérir une connaissance qui transfigure la vie.». 

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La Trinité de Masaccio (détail), basilique Santa Maria Novella, Forence 

Le mot Trinité n’est pas présent dans la Bible. Il est constitué par les théologiens des premiers siècles pour rendre compte des relations entre le Père, le Fils et le Saint Esprit, trois entités que l’on retrouve dans le Nouveau Testament comme on peut le voir avec la finale de l’Évangile de Matthieu : « au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Si l’on peut chercher à isoler les versets où Dieu est dit comme Père, Jésus comme Fils et où l’on fait mention de l’Esprit, le théologien et cardinal catholique allemand W.Kasper considère le mystère trinitaire avant tout comme une expérience qui se retrouve dans la structure même des Écritures. C’est une expérience d’abord, car les textes bibliques ne sont pas des paroles figées sur des pages mais un témoignage vivant qui est fait pour être prêché. En ce qui concerne la structure, on peut citer rapidement l’Évangile johannique qui, dès son prologue, exprime clairement la dualité entre le Père et le Fils et qui, dans les discours d’adieu, dévoile la mission de l’Esprit. Il faut noter que le Credo lui-même a une structure trinitaire, de par le fait qu’il est une méditation des Écritures. La foi catholique confesse un Dieu en trois personnes : « un seul Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l’unité » (Symbole Quicumque). Le quatrième concile de Latran (1215) nous en dévoile une formulation claire : « Nous croyons fermement et confessons avec simplicité qu’il y a un seul et unique vrai Dieu, éternel et immense, tout puissant, immuable , qui ne peut être saisi ni dit, Père et Fils et Saint Esprit, trois personnes, mais une seule essence, substance ou nature absolument simple ». On se retrouve face à trois personnes toutes puissantes ayant une altérité propre, et qui forment l’unité de Dieu dans une même substance.

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En affirmant un Dieu Un et Trine, les chrétiens se sont attirés l’hostilité du judaïsme qui voyait en cette affirmation un polythéisme. Par ailleurs, cette affirmation fait face à des difficultés liées à la pensée philosophique, notamment en ce qui concerne l’altérité issue du cartésianisme. A partir du « je pense, je suis », on attribue à chacune des altérités une conscience et c’est pourquoi la Trinité semble avoir trois consciences différentes voire même une quatrième pour regrouper toutes les consciences en une. Notre culture cartésienne étant très marquée, toute personne peut, en tentant de penser la Trinité, tomber dans le travers du tri-théisme en prêtant une conscience différente à chacune des personnes. La difficulté à saisir le mystère trinitaire entraîne certains à se refuser à essayer d’en acquérir la connaissance. On peut citer l’humaniste Melanchthon qui préfère rester dans l’incompréhension pour mettre en avant l’adoration : « Les mystères de la divinité, nous les adorons. Ceci est plus juste que de les explorer. » mais aussi le philosophe des Lumières Kant qui préfère ne prendre en considération que la raison pour comprendre l’affirmation trinitaire comme une conception symbolique qui n’a aucune influence sur le fond du christianisme ou sur sa pratique: « De la doctrine de la Trinité, prise à la lettre, on ne peut absolument rien tirer de pratique ».

Pourtant, il semble que si l’on relègue l’affirmation trinitaire à un simple élément décoratif, la nouveauté chrétienne perd tout son sens. Le mystère de l’incarnation lui-même n’a plus lieu d’être car la relation entre le Fils et le Père peut être remise en question ; la vocation de l’Église elle-même devient problématique si l’Esprit n’est plus là pour la guider. Le théologien Adolphe Gesché dans Dieu pour penser rappelle le lien entre Trinité et Incarnation : « refuser l’Incarnation comme lieu de Dieu, c’est renoncer à connaître Dieu tel qu’il a voulu qu’on le connaisse », c’est-à-dire en tant que Trinité. Autrement dit, c’est en Jésus Christ fait chair que l’on peut véritablement connaître la nature de Dieu, « il n’y a pas d’autre possibilité de comprendre Dieu que de comprendre en Jésus-Christ ce qu’il en est de Dieu » ajoute J.L Souletie. Par ailleurs, à l’altérité en Dieu correspond une altérité entre Dieu et sa création. L’affirmation trinitaire nous permet d’expliquer l’expression « Dieu est amour » : en Dieu, il y a de l’autre. Parler d’un Dieu trinitaire, c’est parler d’un Dieu qui est circulation d’amour et cette circulation ne peut s’épanouir que par un don qui se concrétise dans un geste d’amour gratuit : la création. Le prêtre jésuite allemand Karl Rahner nous dit d’ailleurs que la Trinité « vient elle-même en nous ». Dans la même lignée, on pourrait citer Saint Augustin qui, dans De Trinitate, cherchait des analogies trinitaires dans l’âme de l’homme de par le fait qu’il soit fait à l’image de Dieu selon Genèse 1,26.

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La Sainte Trinité, miniature des Grandes Heures d’Anne de Bretagne illustrées par Jean Bourdichon 

Ainsi, l’affirmation trinitaire demeure une vérité qui éclaire la foi chrétienne d’une manière nouvelle et qui peut se concrétiser dans la vie de chacun. Le Pape François, lors de la fête de la Sainte Trinité le 22 Mai 2016 rappelait que « Dieu est une “famille” de trois personnes qui s’aiment tellement qu’elles forment une seule chose. Cette “famille divine” n’est pas refermée sur elle-même mais est ouverte, elle se communique dans la création et dans l’histoire et est entrée dans le monde des hommes pour appeler tout le monde à en faire partie ». Voilà, pour les chrétiens, comment doit se concrétiser le mystère trinitaire dans la vie de chacun : vivre fraternellement les uns avec les autres et pour les autres sur le modèle de la communion en Dieu.

L.H

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