César Borgia : monstre ou prince de la Renaissance ?

De cette famille espagnole, nous retenons surtout le nom de César Borgia, décrit tantôt comme un monstre, tantôt comme un prince. Fils de pape, enfant de courtisane, cardinal défroqué amoureux de sa sœur… Que d’éléments scabreux qui ne manquent pas d’alourdir encore davantage la sombre histoire qui entoure ce personnage hors du commun Quoi qu’il en soit, nul ne peut contester qu’il s’agit assurément d’une figure emblématique de la Renaissance.

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Itobello Melone, Portrait de César Borgia, Galerie de l’académie Carrara, Bergame

Né en 1431 et décédé en 1503, Rodrigo Borgia est issu d’une famille noble ancrée dans le royaume de Valence à la suite de la Reconquista de ce dernier. Son oncle, le pape Calixte III, ne trouvait repos qu’auprès des Espagnols et des Catalans et ses ennemis ne le supportaient qu’en vue de son décès imminent dont beaucoup souhaitaient hâter la venue. C’est pourquoi il décida de s’entourer au Vatican et au château de Saint-Ange de membres de sa famille qu’il faisait venir d’Espagne. C’est ainsi qu’il fit venir le fils de sa sœur Isabella en Italie en 1449 : Rodrigo est assurément un homme énergique, pourvu d’un esprit éveillé et promit à un avenir des plus prestigieux. Alors que son père Jofre Borgia y Doms souhaitait faire de son fils un soldat, sa mère le destinait à entrer dans l’Eglise. C’est ainsi qu’il rejoignit l’université de Bologne où il étudia le droit civil et canonique. Rodrigo ne demeure pas moins un homme polyvalent ;  » Chasseur intrépide et infatigable, il égalait les meilleurs tireurs à l’arquebuse et au pistolet, mais il montrait une égale ardeur pour l’étude, spécialement des lettres  et des sciences« [1]. Surnommé « il più carnal uomo » par ses contemporains, son activité favorite était sans contexte la recherche de plaisirs charnels. Oui, oui, bien qu’ayant vêtu l’habit de cardinal et étant devenu vice-chancelier de l’Eglise romaine puis pape en 1492 sous le nom d’Alexandre VI, Rodrigo eut pas moins de six enfants : Pedro-Luis, né en 1468, et Géronima, venue au monde un an après son ainé. Tout deux morts jeunes, ces deux enfants furent certainement engendrés par la même mère. Puis, de son union avec la patricienne romaine, Vannozza Cattanei, son issus quatre enfants : César, Jean, Lucrèce et Jofre. Avoir un enfant pour un homme d’Eglise, c’est déjà limite, mais six ! C’est plus que ce que le Saint-Siège peut supporter ! Il était donc urgent d’arranger la situation : Rodrigo fait en sorte que son amante se marie afin de camoufler leurs fautes. C’est ainsi qu’elle devient l’épouse successive de Dominique D’Arignano, Giorgio de Croce et Carlo Canale.

 

Entre vie de cardinal et de soldat

En ce qui concerne César, celui-ci nait probablement vers 1474-1475 à Rome et décède le 12 mai 1507, près de Viana en Espagne. Comme ses deux frères et sa sœur, il est éduqué par la cousine de leur père, Adriana Mila. Il reçoit une éducation de grande qualité et ses premiers précepteurs voient en lui un élève exceptionnellement brillant. Malgré son manque d’enthousiasme, César est destiné à entrer dans les ordres, à l’image de son père. Petit problème : un fils de cardinal peut-il réellement rejoindre la communauté ecclésiastique alors qu’il a été engendré dans le péché ? Hum…non. Fort heureusement pour Rodrigo qui souhaitait grandement que son fils suive ses traces et embrasse une carrière cléricale, Sixte IV dispensa César de prouver la légitimité de sa naissance en 1480. Après quoi il amassa un certain nombre de privilèges et est alors nommé protonotaire apostolique et chanoine de la cathédrale de Valence, trésorier de l’évêché de Carthagène, ce qui est plutôt pas mal pour un jeune garçon d’à peine dix ans.

En 1489, il fut envoyé à Pérouse accompagné de son précepteur où il se consacra aux études du droit et des humanités. Il fut ensuite inscrit à l’université de Pise où il suivit des cours de théologie Là bas, il ne manqua pas d’impressionner ses camarades avec sa vivacité d’esprit et sa force. L’accession au trône pontifical de son père en 1992 lui permit en outre de devenir cardinal le 20 septembre 1493, bien qu’il n’eut pas de réelle vocation religieuse. Parallèlement, César reçut le titre de gouverneur d’Orvieto. C’est grâce à cette fonction que  César fit son entrée dans la politique auprès de son père.  Mais la politique l’éloigna peu à peu de sa vocation spirituelle. Ainsi, le 17 août 1498, au lendemain des fêtes du mariage de sa sœur Lucrèce, César déposa l’habit et les dignités ecclésiastiques avec la plus grande des joies afin d’ « entrer dans le monde« . Il semblerait que son père se soit fermement opposé, dans un premier temps, à cette décision qui aurait pour cause, selon les rumeurs, un certain amour pour une dame. En effet, il aurait proposé à son jeune frère Jofre de lui échanger le titre de cardinal contre sa fiancée, Sancia, que le spécialiste de la Renaissance italienne, Marcel Brion, décrit comme dotée d’une « beauté chaude et vive qu’elle avait, par cette nature ardent qui s’accommodait mal d’une vie conjugale incomplète » (p130). Pourtant, l’auteur de l’ouvrage Les Borgia refuse d’accorder crédit à cette rumeur qui n’est pour lui que fable.

Après les tumultes que cette décision suscita, César présenta son souhait de quitter officiellement l’Eglise au consistoire sans oublier d’insister sur son absence d’intérêt pour la vie ecclésiastique. C’est alors qu’il fut déclaré, lors de la réunion du 17 août 1498, que la décision reposait sur les épaules du souverain pontife. Dès lors, Alexandre VI accepta malgré lui que son fils quitte le Sacré collège. Cependant, une inquiétude habita leur esprit : comment compenser la perte des biens et privilèges acquis grâce à l’Eglise et auxquels il dût renoncer en quittant la maison de Dieu ?

 

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Giuseppe-Renzo Gatteri, César quittant le Vatican, XIe siècle, Museo Civico Rivoltello, Trieste

 

Entrée en scène du roi de France

Dans un souci d’annulation de son mariage avec Jeanne de Valois, Louis XII offrit au fils du pape le duché de Valence[2], le comté de Die et la seigneurie d’Issoudun et promit au souverain de Rome 4 000 ducats par mois tant que César demeurera aux côtés du roi de France afin que Rodrigo puisse rémunérer des mercenaires dans le but de le protéger en l’absence de son fils.

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Jehan Perréal, Louis XII, château de Windsor, vers 1514

Tous ces privilèges lui permettraient assurément de ne pas diminuer son train de vie… Bon finalement,  c’était plutôt une bonne décision de se défroquer. Il lui proposa également de guerroyer en son nom à la tête de l’armée française jusqu’à ce qu’il ait suffisamment de pouvoir pour le faire avec sa propre armée et lui destina la main de la fille du roi de Naples. En lui promettant monts et merveilles, le souverain de France espérait en effet recevoir du pape une bulle pontificale le délivrant de son premier mariage afin d’épouser la femme de son prédécesseur, Anne de Bretagne. Le 7 avril 1498, Alexandre VI envoya son fils en France afin de saluer le nouveau roi, en tant qu’ambassadeur laïc et de lui assurer son consentement à l’annulation de son union avec la fille de Louis XI, dite « Jeanne la boiteuse ». A Chinon, où se trouvait alors la cour, César reçut la main de Charlotte d’Albret, sœur du roi de Navarre, que l’on tenait en haute estime. Bien que peu favorable à ce mariage dans un premier temps, son beau-père, le comte de Guyenne, finit par accepter cette union. C’est qu’à défaut d’avoir bonne réputation, les Borgia ont des biens en abondance et une fortune qui leur assureraient une vie plus qu’honorable. Il exigea donc que son fils soit fait cardinal et demanda à recevoir un douaire de cent milles livres tournois pour Charlotte, sans manquer de souligner que sa fille ne recevrait comme dot que ce qui lui revenait de l’héritage de sa mère. En cas de veuvage, Charlotte recevrait 4 000 livres de rente par an et pourrait également choisir de s’installer dans l’un des châteaux qui appartenaient de son feu époux. Voilà un beau-père des plus exigeants ! Heureusement, sa fiancée était un bon partie et sa beauté et son intelligence interpellèrent le jeune homme qui consentit aisément aux attentes d’Alain Albret, père de sa promise.

Le mariage fut célébré le 12 mai 1499 et la lune de miel ne dura pas moins de quatre mois. Evidément, César ne manqua pas de vanter ses exploits conjugaux après que le mariage ait été consommé. Je me permets de m’arrêter ici pour partager avec le lecteur une anecdote qui m’a, il faut le dire, bien fait marrer. En effet, une toute autre version est donnée par Robert de La Marck, seigneur de Fleuranges dans ses Mémoires : « César avait demandé à un apothicaire de lui fournir des pilules aphrodisiaques, mais celui-ci, soit par malignité, soit par erreur, lui aurait donné des pilules laxatives, tellement que toute la nuit il ne cessa d’aller au retrait, comme en firent les dames le rapport le matin suivant ». Pour sauvegarder un tant soit peu la virilité de notre ami César, on choisira de ne garder de cette fameuse nuit que ce que son épouse raconta avec enthousiasme à son beau-père à travers une lettre dans laquelle elle se réjouit des ébats amoureux de conjoint[3].

César rentra ensuite en Italie avec deux mille chevaux et six mille fantassins français à ses côtés. A la fois craint et admiré, César Borgia devenait un homme à forte influence, dont la puissance ne cessait de croitre de jour en jour.

 

Une guerre fâcheuse 

Si la conquête française du Milanais fut une priorité pour Louis XII, tout le monde savait  fort bien que la cible suivante ne serait autre que Naples que le roi de France souhaitait ardemment arracher des mains des Aragonais, ce qui alarma Alphonse d’Aragon, le mari napolitain de Lucrèce. Il ressentit alors le besoin de consolider ses liens avec la papauté, d’autant plus que Lucrèce, enceinte, perdit l’enfant tant attendu lors d’une partie de chasse et l’annonce d’une grossesse deux moins après n’allégea en rien la complexe situation dans laquelle le couple se trouvai. Plus les troupes françaises se rapprochaient de Milan, plus la pression montait pour les Aragonais. C’est alors qu’un beau jour Alphonse céda à la panique et quitta Rome précipitamment en y laissant son épouse. Sa sœur et femme de Jofre, Sancia, est alors chassée par Alexandre VI, furieux, et rejoignit Naples le 7 août. Puis les événements s’enchainèrent rapidement : le 2 septembre, les Français arrivèrent à Milan et la citadelle tomba quinze jours plus tard. Le duc de Milan, Ludovic Sforza, n’eut alors d’autre choix que de s’enfuir tandis que Louis XII entra officiellement dans la ville le 6 octobre avec, à ses côtés, nul autre que César Borgia.

Le 15 juillet 1500, le mari de Lucrèce, Alphonse, est subitement attaqué alors qu’il se rendait au Vatican. Aidé par le peuple et son épouse, il survit malgré tout. Manque de chance, César rendit visite à son beau-frère un mois plus tard pour le «protéger» avec ses hommes de main. Ayant compris les intentions cachées de son frère, Lucrèce tenta de résister mais le fidèle serviteur de César, Michelotto, étrangla le blessé dans son propre lit. Lucrèce était désormais libre d’épouser l’héritier des ducs de Ferrare, permettant à son  frère de devenir par la même occasion le duc de Romagne. Hop une pierre deux coups, César se débarrasse d’un beau-frère encombrant et augmente sa puissance et sa richesse ! Mais le vent tourna pour le gonfalonier de l’Eglise lorsque ce dernier apprit que ses condottieri (les Orsini, les Vitelli, les Baglioni, Montefeltro d’Urbino…) se liguèrent contre lui. Il décida alors d’organiser une réconciliation au château de Sinigaglia le 31 décembre 1502. Au milieu du banquet, alors que tous semblaient se divertir, César les fit arrêter puis étrangler. Je ne sais pas vous mais ça me fait étrangement penser au red wedding de Game of Thrones.

 

Retournement de situation

1503 fut une année d’infortune pour la famille Borgia. Le 10 août, Alexandre VI et son fils assistèrent à un banquet chez Adriano Castelli, nommé récemment cardinal. Le pape mourut huit jours plus tard. Empoisonné ? Peut-être… Mais Rome savait rebondir prestement et, sans perdre de temps, élit rapidement un nouveau

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Raphaël, Jules II, 1511-1512, National Gallery, Londres

pape ; Francesco Todeschini Piccolomini, connu sous le nom de Pie III. Mais seulement un mois après son élection, l’âme du pape fraichement élu quitta son corps et laissa le trône pontifical entre les mains  du fameux Della Rovere qui prit alors le nom de Jules II. Du temps d’Alexandre VI, Giuliano Della Rovere était un ennemi des Borgia qu’il méprisait profondément. Il dénonçait en effet chez Rodrigo la possession de vices peu digne d’un homme d’Eglise. Il n’est donc pas surprenant que le pape fit tout son possible pour réduire à néant la puissance de César. Alors que celui-ci se rendait en Romagne pour contrer une révolte, il fut capturé et emprisonné près de Pérouse par le seigneur de la ville, Gian Paolo Baglioni. C’est ainsi que s’amorça une chute longue et douloureuse… Le pape s’attela à démembrer son domaine et à s’emparer de ses possessions. Quant à César, il fut  livré au roi d’Espagne en 1504 et emprisonné à la forteresse de Medina del Campo. Mais rassurez-vous, le jeune Borgia avait plus d’une corde à son arc et, en homme habile et intelligent,  il parvint à s’évader et à entrer au service du frère de son épouse, Jean III de Navarre. Hélas, le temps du répit fut bref : alors âgé de 31 ans, César Borgia mourut au cours du siège de Viana le 10 mars 1507, pris au piège dans une embuscade.

Bien qu’il soit décédé il y a maintenant plus de 600 ans, César Borgia continue de surprendre nos contemporains, par son esprit vif et vigoureux et son appétence aux stratégies militaires, par sa cruauté et son ambition, qui lui permirent de devenir l’un des hommes les plus influents du XVIème siècle.

 

Monstre ou prince ?

Monstre ou prince, telle est la question… En tout cas, force est de constater, qu’alors que certains l’admirent et d’autres le méprisent, nul ne saurait demeurer indifférent face à un tel personnage.

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Portrait de César Borgia, duc de Valentinois

Dans son ouvrage intitulé Mémoires pour servir à l’histoire de la vie de César Borgia, Duc de Valentinois,  Tommaso Tommasi, historien du XVIIe siècle, ne voit en ce fils de pape qu’un « monstre » et c’est précisément parce que Rodrigo avait conscience des capacités de son fils à s’émanciper des contraintes morales à des fins politiques qu’il l’affectionnait particulièrement : « pour son grand cœur (c’est-à-dire sa hardiesse à entreprendre), la vivacité de son esprit, et la cruauté de son naturel, qui… le faisoient juger capable de parvenir un jour aux plus augustes faveurs de la fortune ». Il explique ainsi que sa mère s’efforça de développer la monstruosité qui habitait alors son enfant. Il faut dire que le petit César, de par son affiliation, était bien paré dès la naissance : Alexandre VI et Vanozza… C’était pas de la rigolade ! Tommaso Tommasi souligne en effet qu’il reçut, ainsi que ses frères, « l’éducation et exemples de sa malicieuse et rusée mère, qui ne pouvoit donner, étant une source impure, que des eaux troubles (…) ». Et comme pour vous donner un aperçu de ce que cela provoqua chez son fils, il ajoute à son explication la phrase suivante : « (…) quand bien il abandonneroit son esprit à la tyrannie des vices les plus détestables, il devoit se mettre fort peu ou point en peine de cela, pourvu qu’ils pussent faire régner dans son cœur la seule inclination de son propre intérest, luy mettre dans la bouche un langage qui fût opposé aux sentimens de son âme, de démonter son visage selon la conjoncture des temps et des personnes, et de l’avoir tel qu’on le peut trouver chez une trompeuse dissimulation.

Pourtant, le romancier et historien de l’art Marcel Brion réhabilite la figure de Vanozza, accusant les historiens d’avoir insisté sur ses vices afin de se considérer eux-mêmes comme exemples de vertu. Ainsi dit-il à la page 124-125 : «Vanozza n’était pas l’impure, que les historiens, à la suite des chroniqueurs, se sont complu à décrire, en chargeant le portrait des couleurs les plus viles. J’ai eu tort, moi-même (dans son ouvrage sur Machiavel), d’employer ce mot de «courtisane», qui ne s’applique en réalité nullement à celle qui fut l’épouse digne de trois respectables époux. (…) Vanozza, certes, n’était pas le modèle de vertus conjugales, mais il est probable que sa liaison avec Rodrigo Borgia fut sa seule «faute» ; en tout cas, une fois choisie par lui, elle fut, pour le cardinal, puis pour le pape, l’épouse – illégitime – illégitimable ! – la plus attentive, la plus dévouée, et je dois ajouter : la plus agréable». Brion va plus loin en réhabilitant également les autres membres de la famille Borgia, à savoir Rodrigo, Lucrèce et César. Il explique en effet que des personnages historiques tels qu’Alexandre VI et César Borgia paraissent aujourd’hui tout à fait exceptionnels mais que, pris dans le contexte qui était le leur, ils n’ont rien qui ne sorte de l’ordinaire, si ce n’est un esprit vif et ambitieux. Sans pour autant déprécier ce qu’ils étaient, il rapporte dans l’introduction de son ouvrage sur les Borgia que l’histoire de cette famille est bien moins «pittoresque et romanesque» que ne l’ont prétendu les romanciers et les historiens. Certes, César Borgia est un chef de guerre confiant et intrépide, mais il n’est pas pour autant un monstre. Ils sont tout au plus des personnages parfaitement conformes à la culture dans laquelle ils baignent ; il est en effet légitime de souligner le climat de luxure qui régnait à la Renaissance en Italie, la légèreté des moeurs et la notion de bien et de mal qui était tout autre à cette époque. De surcroît, Brion justifie la « malice et la calomnie » dont tous deux, père et fils, ont souvent fait preuve, par la nécessité de parvenir à leurs fins coûte que coûte étant donné leurs responsabilités. S’ils étaient en effet coupables des pires violences, au moins pouvons-nous leur épargner l’adjectif « hypocrite». Ils ne cherchaient pas à dissimuler leurs faits et gestes subreptices et fourbes que la gestion et l’administration des charges qui reposaient sur leurs épaules pouvaient impliquer Ainsi, la moralité de César  « était celle des condottieri de ce temps ; comme eux, le sentiment de l’ « efficacité » faisait paraître licites des violences ou des ruses que l’on blâme hypocritement aujourd’hui (..) Pour ce qui est des rumeurs concernant la vie poussée à l’excès de César Borgia, on ne sait réellement si celles-ci sont vraies ou si, au contraire, elles ne sont que de simples ragots colportés avec le temps. Mais puisque ce sont justement ces rumeurs qui sont ce qui ressort de plus croustillant dans la vie de l’aventureux César, j’ai décidé de les évoquer. On dit de lui qu’il fut l’assassin de son frère, Jean, mort en 1497 et dont le corps, poignardé, fut retrouvé dans le Tibre. Il est alors soupçonné du crime, qu’il aurait commis soit pour des raisons politiques, soit par jalousie. La deuxième rumeur, qui est surement la plus intéressante, est sa liaison pour le moins ambiguë qu’il entretenait avec sa sœur Lucrèce dont il aurait été, dit-on, amoureux. Mais il semble important de prendre du recul, comme semble le faire Brion, en tenant compte du fait que ces rumeurs, de même que les descriptions contemporaines de ce personnage, ont été façonnées par des personnes qui avaient souvent en horreur les Borgia et qui avait tout intérêt à ternir la réputation d’une famille aussi riche et puissante. Nombreux sont les ennemis qui, pour arriver à leurs fins, répandent, telle une trainée de poudre, d’immondes calomnies sur leurs ennemies.

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Rossetti Dante Gabriel, Lucrezia Borgia, 1860-1861, Tate Collection, Londres

D’autres vont plus loin que replacer la famille dans son contexte politique et historique et relativiser leur légèreté morale en accordant à César un portrait des plus flatteurs: Gian Andrea Boccaccio, évêque de Modena et ambassadeur du duc de Ferrare, le décrit comme un homme tout à fait charmant : «  Avant-hier, j’ai trouvé César chez lui, au Trastevere. Il était sur le point de sortir pour aller à la chasse et entièrement en vêtement laïque, c’est-à-dire vêtu de soie et armé. Tout en chevauchant ensemble, nous parlâmes un moment. Je suis parmi ses relations les plus intimes. C’est un homme de grand talent et d’une excellente nature ; ses manières sont celles du fils d’un grand prince : il est surtout d’un caractère joyeux et gai. Il est très moderne, très supérieur et de bien meilleure apparence que le duc de Gandia (pas très gentil pour lui), qui n’est pourtant pas à court de dons naturels (c’est ça, rattrape toi). L’archevêque n’a jamais eu d’inclination pour la prêtrise. Mais son bénéfice lui vaut plus de seize mille ducats ». Mais une fois de plus, est-il réellement aussi sympathique que semble l’affirmer Boccaccio ou ne serait-ce pas là un zèle influencé par l’amitié qui le lie à au jeune Borgia ?

 

Les témoignages et les recherches historiques ont démontré la complexité d’un tel personnage qui, bien que cruel aux premiers abords, est à prendre dans un contexte culturel particulier. Finalement, peut-être que le caractère monstrueux et la noblesse politique d’un prince que semblent lui conférer certains ne sont que les deux faces d’une même pièce. Mais nous pouvons être sûrs d’une chose ; César était un homme des plus intelligents, un fin stratège qui n’avait de cesse que ses intérêts et ceux de sa famille soient respectés, et, en cela, força l’admiration de plus d’uns ; « A l’astuce, il sut tout jeune allier la vigueur et l’audace. Renard et lion, entier en ces deux parties (…), c’est bien un personnage de Machiavel, c’est bien le type que Machiavel fixera, c’est bien son homme »[4].

 

[1]  Marcel Brion, Les Borgia, Editions Tallandier, Paris, p29

[2] Ayant renoncé à l’évêché de Valence, César reçoit du roi de France le duché de ce diocèse

[3] Ivan Cloulas, César Borgia ; Fils de pape, prince et aventurier, Editions Tallandier, Paris, 2013, p121

[4] Charles Benoist, dans l’article César Borgia : I : La préparation du chef-d’oeuvre datant de 1906.

 

Sources :

Ivan Cloulas, César Borgia ; Fils de pape, prince et aventurier, Editions Tallandier, Paris, 2013, p121.

Marcel  Brion, Les Borgia, Editions Tallandier, Paris, 2011.

Revue des Deux Mondes, César Borgia : I : La préparation du chef-d’oeuvre, Charles Benoist, Cinquième Période, Vol. 46, No. 1 (1906).

Tommaso Tommasi, Mémoires pour servir à l’histoire de la vie de César Borgia, Duc de Valentinois, T. 2, Amsterdam, Pierre Mortier, 1739.

 

 

F.A

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